Hacking with Care : Attention, bien-être et politique de l’ordinaire dans le milieu hacktiviste

No:

27 Hacktivisme

Type de contribution:

Court essai

Mot-clés:

Résumé

De nombreuses raisons associent le mouvement hacker à un horizon social politisé, autogestionnaire et libertaire. Comme le montre le documentaire Nous sommes légions : L’histoire des Hacktivistes, le hacktivisme est devenu une nouvelle forme de politisation et de solidarité transnationale. Les hackers prônent une relation de liberté, de transparence et d’autonomie vis-à-vis des outils, des technologies et des connaissances. Illes sont souvent présenté-e-s sous le jour de leur éthique, de leur philosophie et de leurs engagements de première ligne. Mais qu’en est-il des dimensions solidaires au quotidien du mouvement hacker? Comment les hacktivistes investissent-illes les pratiques relationnelles de ce discours politisé? Quels sont les liens entre hacktivisme, entraide, attention (à soi et aux autres), care et politisation du quotidien? Comment les hackers prennent-illes soin de leur bien-être physique, psychologique et des problèmes d'exclusion qui affectent leur communauté?

 

Hacking in the dark, Chaos Communication Camp, Finowfurt, 2011. Crédit : Goldjian.

« Caring for myself is not self-indulgence, it is self-preservation,
and that is an act of political warfare. »
― Audre Lorde, A Burst of Light (1988)

Care, bien-être et politisation du quotidien

Ma sensibilité pour les activités de care[i] et la politisation de cette attention au bien-être individuel et collectif est fortement inspirée par le travail, l'engagement et la créativité de Pascale Brunet, en particulier au sein du milieu militant montréalais[ii]. D'abord pensé pour une publication en anglais, dont j'ai conservé le titre Hacking with Care, j'ai choisi de traduire le terme « care » par « politique du quotidien » en me référant à Sandra Laugier[iii]. L’auteure utilise cette formulation (ou celle de « politique de l'ordinaire ») pour parler du soin de la réalité quotidienne, c'est-à-dire du fait que des gens s’occupent des autres, s’en soucient et veillent ainsi au fonctionnement courant du monde. Il s'agit d'une activité essentielle identifiée depuis longtemps comme une responsabilité féminine et la plupart du temps sous-estimée, sous-rémunérée ou simplement non rémunérée. Pour Joan Tronto[iv], il faut élargir la prise de conscience de l’importance du care et répartir plus largement la responsabilité de ces activités d'attention au bien-être en reconnaissant qu'elles constituent un rouage essentiel de la société. C'est donc en cessant de le reléguer à une éthique féminine et en légitimant son sens social fondamental que le care deviendra un projet politique.

Hacktivisme et solidarités ordinaires

La culture hacker se présente depuis longtemps comme une communauté politisée luttant en faveur d'une société transparente et valorisant le partage, le libre accès aux connaissances et une organisation décentralisée[v]. Les hackers sont aussi connus pour avoir développé des relations harmonisées, humoristiques, ludiques et créatives quant au travail et à la gestion du temps[vi]. Engageant ces luttes au service d’activismes sociaux contemporains, les hacktivistes soutiennent des actions militantes et dénoncent la censure politique, la surveillance, la violence et la torture qui menacent notre bien-être et nos libertés. Profondément engagé-e-s au-delà des actions ponctuelles, illes nourrissent des liens forts et durables et forment des communautés soudées localement et internationalement[vii].

Mais d'autres aspects de la culture hacker sont plus problématiques. La façon dont les acteurs de ce milieu prennent soin de leurs besoins physiques et psychologiques ou gèrent les problèmes d'exclusion et de violence, liés notamment à la différence des genres, peut porter à questionner le véritable ancrage politique de cette posture. Les activismes technologiques appartiennent souvent au registre de l'héroïsme, de l’exploit, de l'action spectaculaire, voire d’un concours de vaillance. Dans ce contexte, peut-on imaginer que la culture hacker développe des relations d'entraide, d'écoute, de respect et d'attention à soi et aux autres par le biais d’une politisation du quotidien?

Je suggère de regarder ces questions à partir de trois perspectives : la façon dont les hacktivistes prennent soin (individuellement et collectivement) de leur bien-être physique, notamment en lien avec des conditions de travail impliquant une immobilité et une mobilisation continue, la manière dont illes gèrent et collectivisent l’attention au bien-être psychologique, notamment par rapport aux dépressions et aux suicides qui marquent leur collectif, et enfin comment illes se mobilisent vis-à-vis des problématiques d’exclusion et de sexisme.

Détresses et solidarités psychologiques

En 2011, la communauté hacker déplore le suicide de Ilya Zhitomirski, cofondateur du réseau social libre Diaspora. Le projet qui voulait notamment concurrencer Facebook n'arrive pas à obtenir le succès ou le soutien espéré. Certains analystes font le lien entre ce suicide et un milieu d'affaires compétitif, mais plusieurs hacktivistes commencent à réfléchir aux causes plus profondes de ce malaise et au stress associé à un milieu plus concurrentiel que solidaire.

Dans un article publié dans le magazine Forbes, Casserly[viii] se penche ainsi sur le stress, la pression au succès et la dépression propres au milieu hacker. Les réactions à cet article trouvent écho chez plusieurs membres de la communauté. En 2008, une conférence sur la dépression dans les milieux de l'informatique avait déjà inspiré la création du site Web BlueHackers, lequel rend visible la souffrance du milieu hacker en lien avec des problèmes de dépression, d'anxiété ou de troubles bipolaires et cherche à proposer des solutions d'aide et à susciter l'entraide.

En janvier 2013, la communauté hacker apprend la disparition brutale du hacktiviste Aaron Schwartz, qui s'est suicidé alors qu'il encourait une peine de 35 ans de réclusion pour avoir téléchargé et rendu public des millions de documents juridiques et scientifiques payants. Il y a clairement un lien entre l'immense pression politique qui menaçait le militant et les raisons de son suicide. Cependant, pour apprendre à agir vis-à-vis de ces profondes détresses, des membres de la communauté hacker et des chercheurs sympathisants se mobilisent et commencent à parler d'entraide psychologique. L'écrivain Clay Shirky[ix] propose ainsi de prêter attention aux autres comme façon de rendre hommage à la mémoire d'Aaron Schwartz. Les informaticiens et militants Christopher Allan Webbe[x] et Evan Promodou[xi], proposent ainsi de pousser plus loin une réflexion collective sur la dépression et le suicide dans le milieu. Dans les débats qui s'en suivent[xii], on voit émerger une prise de conscience sur le manque d’espace disponible pour parler de douleur, de faiblesse ou de détresse, et le défi d'introspection et de changement qu’une telle réflexion peut amorcer à long terme.

Portrait de Ilya Zhitomirskiy, Wiki-Conference, New York, NYU Law School, 2009. Crédit : Sage Ross.

Bien-être somatique et hacktivisme

« We will create a civilization of the Mind in Cyberspace.
May it be more humane and fair than the world your governments have made before.
 »
―  John Perry Barlow, A Declaration of the Independence of Cyberspace (1988)

Au nom d'une valorisation de l'esprit, les liens entre la culture hacker et les rapports au corps se font souvent sur le mode du dépassement, de la transcendance ou encore en fonction d'une sorte de négation du corps et, par extension, de ses besoins. L'invisibilisation du corps dans les échanges médiatisés est même valorisée comme gage d'égalité (bien que cette analyse soit controversée par rapport formes d'exclusions ethniques et genrées, telles que présentées plus tard). Parallèlement au discours d'indifférence vis-à-vis du corps, coexiste une éthique du dépassement où la possibilité de hacker un organisme (et soi-même) devient une preuve ultime de liberté. Or ces mêmes activités amènent souvent ces protagonistes à rester des heures sans bouger, sans prendre l'air, sans dormir, sans boire ou sans manger. Comment les hackers se chargent-illes de la réalité physique de leur corps dans le cadre d’un travail médiatisé impliquant des postures immobiles prolongées ainsi que des troubles musculo-squelettiques et physiologiques?

Ogdcamp beanbag transportation, Varsowie, Pologne, 2011. Crédit : openknowledgefestival.

Les contextes de travail et de rencontre viennent souvent renforcer ces logiques performatives. Plusieurs solutions apportées engagent les technologies sous la forme de logiciels comme workrave servant à mesurer et à gérer l'activité des travailleur-euse-s. Par ailleurs, certains projets se chargent de cette dimension en réservant des espaces silencieux, isolés ou accueillants et en désignant des responsables à l'attention du soin des participant-e-s, tels que les anges et les archanges présent-e-s lors du Chaos Communication Camp, un rendez-vous international pour hackers, ou encore les porteur-euse-s de bean bag (voir photo) de l'Open Knowledge Festival. C'est aussi le sujet de recherche de l'équipe Working Still-Still Working qui s'intéresse aux dimensions somatiques du rapport aux TIC comme nouvelle condition de travail. L'objet de leurs ateliers Attent!on Som(t)ac(t)ics a permis d'engager une démarche de collecte et d'expérimentation en vue d'une émancipation collective.

Attent!on Som(t)a(t)ics, explorations par Karine Rathle, Berlin, 2012. Crédit : Goldjian.

Vers un hacktivisme inclusif et solidaire?

Les milieux de l'informatique, en particulier ceux du jeu vidéo, du logiciel libre et celui des hackers sont malheureusement bien connus pour leurs formes d'exclusion ethnique et genrée. Des membres du collectif Monochrome font ainsi état des marginalisations à l'œuvre dans les hackerspaces (espaces autonomes où se rassemblent les hackers) :

As such, we find today's hackerspaces excluding a lot of ethnical and social groups that don't seem to fit in or maybe feel so and are scared by the white male nerd dominance, their (maybe) sexist or exclusionist jokes or whatever might be contributed to them. Or perhaps they don't have the proper skills to communicate and/or cooperate with the packs of geeky guys (or at least they might think so).
―  Johannes Grenzfurthner et Frank Apunkt Schneider, Hacking The Spaces, 2009.

Hacking at Random, Pays Pas, 2009. Crédit : Pachango.

S'il existe des facteurs d'éloignement extérieurs et antérieurs à la culture hacker, de nombreux travaux permettent de comprendre comment ses exclusions sont produites et alimentées par les activités et les attitudes des membres de la communauté. Par exemple, Michele White[xiii] s'est intéressée aux représentations des genres, véhiculées par l'imaginaire d'Internet, en s'attardant aux guides d'introduction et aux illustrations audio-visuelles supposées représenter les utilisateur-rice-s cibles. La joueuse de jeux vidéo féministe Mar_Lard[xiv] a analysé les nombreux stéréotypes par rapport au genre propre au milieu du jeu vidéo et a proposé plusieurs solutions[xv]. La militante Asher Wolf s'est adressée à la communauté hacker pour parler de son exclusion à la suite d’une série d'agissements sexistes[xvi]. Mais à la lecture de la violence des réactions vis-à-vis de ces publications, toute activiste pourrait douter de la volonté militante ou même progressiste du milieu geek ou hacker. Plusieurs cas d’humiliation publique méritent d’être mentionnés dont les violents contrecoups à l’encontre d’Adria Richard. Voulant dénoncer les blagues sexistes échangées par ses voisins lors d'une conférence de la communauté Python, cette informaticienne a perdu son travail pour avoir semé l’adversité au sein de la communauté. Comme le montre la journaliste West Lindy[xvii] et la blogueuse Amanda Blum[xviii], le fait qu'un des protagonistes mâles ait aussi été renvoyé a suscité une vague de réactions sexistes d'une rare violence.

Parallèlement, plusieurs initiatives visent à favoriser l'inclusion des groupes marginalisés dans la culture hacker, par le biais de groupes de solidarité et de créativité non mixtes, des safer spaces, telles que Anarchafeminist Hackerhive, le projet Debian Women, le site Geekfeminism, le centre d'ingénierie critique Miss Desponia, les ateliers d'entraide du FouFem, ceux des Samedies ou encore les festivals techno-féministes Les HTMlles et l'Eclectic Tech Carnival.

Mais parallèlement à la création de safer spaces, on pourrait s'attendre à ce que la branche politisée du milieu hacker s'attelle sérieusement à ces questions dans les espaces mixtes.  En raison de la quasi-absence de conscientisation vis-à-vis des privilèges, des stéréotypes et des violences véhiculées dans le milieu hacker, il semble y avoir peu d'espoir de voir émerger une politisation du quotidien. Les rares marques de solidarité vis-à-vis de ses attitudes sexistes et exclusives -- que ce soit dans les espaces de travail et de rencontre, dans les productions logicielles et audio-visuelles, dans les échanges sur le Web, ou pire encore, dans la valorisation de ces attitudes -- démontrent que la route s’annonce encore très longue avant d’y arriver. Si des analyses réflexives et des propositions commencent à émerger, elles restent marginales et majoritairement portées par des femmes sans figurer au centre des préoccupations politiques des milieux hacktivistes. Or la sous-représentation des femmes dans ce milieu implique une raréfaction des rencontres des pairs, des possibilités de partage et de prise de parole, et donc d'écoute et de politisation. Dans ce contexte, une solidarité masculine et des choix conscients allant dans cette direction sont essentiels pour faire évoluer la situation.

Hacking with Care : vers une responsabilisation collective?

Ce texte vise à amorcer une réflexion au sein de la communauté hacker sur les questions d'attention à soi, d’entraide, d’inclusion, mais aussi sur la relation entre ces trois questions. Ce lien fait poindre le danger que ce soit majoritairement les femmes qui, implicitement, prendront soin et se soucieront de la santé de leurs collègues masculins, tout en payant les frais d'une exclusion et d'un mépris quant à leur implication. Parallèlement aux propositions d'entraide, il est essentiel de faire émerger une posture solidaire qui permettra de s'attaquer aux pressions sociales et aux formes d'exclusion ordinaire. Cela signifie d'être créatif, mais aussi de refuser de cautionner des attitudes dominatrices, sexistes et exclusives en dépit des risques professionnels et relationnels que ces interventions peuvent susciter. Comme cette introduction est loin d'être exhaustive, je propose de donner la parole[xix] à des hacktivistes impliqué-e-s dans une politisation du quotidien qui cherchent à mettre de l'avant une posture inclusive, soucieuse de l'attention à soi et favorisant l’entraide, dans une optique de bien-être et d'autonomisation collective.

Notes

[i]  Le care renvoie à une posture d'attention à soi et un souci pour le bien-être d'autrui qui implique à la fois des pratiques de soin, de prévenance, de facilitation ou de médiation, autant de termes rendant imparfaitement la polysémie du terme anglais, d'où son usage courant dans la langue française, en sciences sociales et en études féministes, notamment.

[iii] Laugier, Sandra, Pascale Molinier et Patricia Paperman (dirs.) (2009). Qu'est-ce que le care? Souci des autres, sensibilité, responsabilité. Paris : Payot.

[iv] Tronto, Joan (2009). Un monde vulnérable. Pour une politique du care. Paris : La Découverte.

[v] Levy, Steven (1984). Hackers: Heroes of the Computer Revolution. Garden City (NY): Anchor Press / Doubleday.

[vi] Himanen, Pekka (2001). L’éthique hacker et l’esprit de l’ère de l’information, Paris : Exils.

[vii] Coleman, Gabriela (2013). Coding Freedom: 2012, The Ethics and Aesthetics of Hacking. Princeton University Press.

[ix] Shirky Clay, 23 janvier 2013, Remembering Aaron by taking care of each other. http://www.shirky.com/weblog/2013/01/remembering-aaron-by-taking-care-of-each-other/

[x] Christopher Allan Webber, 16 janvier 2013, On Hackers and Depression. http://dustycloud.org/blog/on-hackers-and-depression

[xi] Promodou, Evan, 14 janvier 2013, On hackers and suicide : http://evanprodromou.name/2013/01/14/on-hackers-and-suicide/

[xii] Conversation sur identi.ca. On hacker and suicide. http://identi.ca/conversation/98042181#notice-99041263

[xiii] White, Michele (2006). The Body And The Screen, Theories of Internet Spectatorship. Cambridge : MIT Press.

[xvi] Wolf, Asher. Dear Hacker Community – We Need To Talk. 29 décembre 2012.  http://asherwolf.net/date/2012/12/

[xvii] West, Lindy, « Woman in Tech Tweets About Sexist Dudes in Tech. Dude Gets Fired. Internet Meltdown Ensues. » Jezebel, 21 mars 2013. http://jezebel.com/5991792/woman-in-tech-tweets-about-sexist-dudes-in-tech-dude-get-fired-internet-meltdown-ensues

[xviii] Blum, Amanda, « Adria Richards, PyCon, and How We All Lost », mars 2013. http://amandablumwords.wordpress.com/2013/03/21/3/

[xix] Sur ce blogue et par le biais d'entrevues.

 

Biographies

Anne Goldenberg est un chercheuse, danseuse et artiste transdisciplinaire qui s’intéresse aux aspects politiques, épistémiques et poétiques de plateformes collaboratives et de dispositifs participatifs. Elle détient un doctorat en communication (UQAM, Montréal) et en sociologie (Unice, Nice) et a écrit sa thèse sur « la négociation des contributions dans les wikis publics ». Ce travail théorique l'a amené à observer et explorer via diverses formes - mouvement relationnel, danse d'improvisation, performance et installations -- les aspects poétiques de la collaboration. Inspirée par la culture libre, elle explore les relations entre les documents numériques, les dispositifs participatifs et l’action publique et collective. En tant que techno-feministe, elle facilite également des démarches participatives d'apprentissage mutuel et aime rendre visible, lisible et malléable les processus de co-construction des connaissances.