Combat de Carnaval et Carême

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No:

22 Free Culture

Contribution Type:

Artwork

Keywords:

Abstract

Dans quelle mesure la culture du libre peut-elle être un moyen d'autopoïésis (c'est à dire de construction de soi, de production de soi) dans un environnement orienté par les technologies numériques ? Inversement : l'examen poïetique/poétique des technologies nous permet-il de plonger dans les profondeurs de l'identité humaine ? Les technologies numériques peuvent-elles participer d'une construction libre de l'individu, être le moyen d'un véritable examen de ce que nous sommes et nous permettre de nouvelles attitudes ?
Cet article est une dérive particulière sur la notion de culture, de technologie, de liberté, ainsi qu'une tentative de mise en œuvre de ces concepts, dans le texte lui-même, sur le mode de la récursivité.

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Environnement Libre

Dans un tableau comme « Le Combat de Carnaval et Carême » l'information contenue peut être décryptée par le regard, la pensée. D'une part, j'observe l'agencement des couleurs, des formes, des figures dans l'espace de la toile. La temporalité de ma conscience, de mon regard parcourant la surface peinte effleure le support et la « mise en mouvement » en accord avec mon propre « mouvement intérieur», et fait se rencontrer les personnages immobiles, les couleurs et les formes. Ce mouvement s'exécute à l'intérieur de mon expérience du tableau, dans l'espace temporel de mon propre vécu de la toile et non pas en dehors de moi. Cette expérience directe avec le tableau va me transformer plus ou moins, selon ma sensibilité. Elle ouvre des territoires inconnus de moi. Ils ne sont pourtant pas extérieurs à ce que je suis ou vis, mais bien intriqués dans ce que sont mes connaissances, mon expérience de la peinture, de l'art, de l'histoire... Cette expérience est analogique, j'y reconnais des formes communes : le mouvement courbe de la succession des figures suggèrent le mouvement de mon corps dans l'espace. Si je suis peintre, je peux apprendre de la peinture. Je peux apprendre de ces couleurs et de leurs agencements, je peux apprendre du mouvement et de sa vitalité. J'utiliserai les pinceaux adéquats, j'apprendrai à manier les couleurs, je supporterai de ne pas réussir du premier coup car je sais que je peux repousser mes limites. Mais je n'admettrai pas ou difficilement que mes outils (peintures, pinceaux, toile) soient limités dans leur potentialité à produire une forme, quelle qu'elle soit ou de ne pas pouvoir avoir accès à ces outils. Si je ne suis pas peintre, je peux apprendre dans ce devenir du tableau en moi et je ne supporterai pas que l'on cache à mon expérience une partie de la toile, puisque je ne pourrai plus en comprendre exactement le sens.

Alors je partirai à la recherche des outils qui me conviendront le mieux ou des fragments que l'on m'aura cachés.

Je commence à m'intéresser à la question des systèmes d'exploitations libres, dès l'achat de mon premier ordinateur (1998). À ce moment là, je cherche un moyen de mise en forme particulière pour mes textes qui sont déjà à cette époque, constitués de briques textuelles. Venant des arts plastiques, le texte avait pour moi une forme visuelle à trouver que ne permettaient pas les logiciels de traitements de textes courants puisqu'ils étaient dédiés à un certain usage éloigné de mes préoccupations. En me penchant sur la question je découvre un livre et un langage: L'essentiel de LATEX et GNU-Emacs 1 et LaTeX.

LaTeX est un langage de programmation à part entière dédié à la mise en forme des documents scientifiques tout particulièrement. C'est à partir de cette lecture, que je décide de migrer vers un système d'exploitation entièrement libre et d'utiliser conjointement le langage LaTeX avec GNU Emacs pour une meilleure compatibilité de l'ensemble de ces outils.

« Question », 2000-2001, extrait – fichier

Emacs

2. Culture Libre

« Beyoncé v De Keersmaeker: can you copyright a dance move?
Works of art often reference other works of art, so is the Belgian choreographer right to accuse the R&B star of plagiarism in her new music video? »

Sous mes yeux des centaines de fichiers inconnus. avec le curseur. Je vais vers le haut, puis vers le bas. Je m'enfonce dans des glyphes d'un bleu vif. Ce sont à chaque fois des lignes d'horizons qui s'ouvrent, comme s'il y avait des centaines de lignes d'horizons devant mes yeux, au lieu d'une seule. Je suis plus souvent pauvre que riche en terme monétaire. Quelle abondance de lignes si je peux m'y perdre librement. Je m'enfonce dans des paragraphes d'images et de bruits, qui ne cessent de me construire et de me reconstruire. Je suis au défi à chaque fois de trouver de nouvelles articulations et d'en comprendre les sens nouveaux. Si je me construis jour après jour organisée, réseau de processus, constante évolution, remise en scène, production de composants, copier/coller ! shortcut Ctrl+v Ctrl+c
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Besides the shortcuts above, there are two more, which are global i.e. doesn't matter which window has focus when they are activated.

« Il n'est pas important, quelle que soit la fenêtre activée 2 ». Je suis pour les langages artificiels, les conditions d'utilisations cochées, les vecteurs de transmissions sans soupape de sécurités, les bifurcations.

Tapez Ctrl+c Ctrl+v

« D'abord, va à la première plante, et là, observe attentivement comment s'écoule l'eau de ruissellement à partir de ce point. La pluie a dû transporter les graines au loin. Suis les rigoles que l'eau a creusées, ainsi tu connaîtras la direction de l'écoulement. Cherche alors la plante qui, dans cette direction, se trouve la plus éloignée de la tienne. Toutes celles qui poussent entre ces deux là sont à toi. Plus tard, lorsque ces dernières sèmeront à leur tour leurs graines, tu pourras, en suivant le cours des eaux à partir de chacune de ces plantes, accroître ton territoire ». Carlos Castaneda, L'herbe du diable et la petite fumée 3.

C'est l'écoulement qui mène, je suis dans le ruissellement de l'information; les graines sont semées et tous ces écartements parcourus. Mais ils ne m'appartiennent pas, dans le vieux sens du terme, les posséder comme des choses ne m'est pas utile, je ne veux pas m'encombrer. Ils ne peuvent m'appartenir, ils ne sont à personne. Ils sont libres d'être à chacun, qui peut les saisir un instant, qui peut les transformer, les disséminer dans l'expérience d'une prise de conscience, d'une bifurcation. Il n'y a pas de recette: ils sont de l'information, seulement, je veux pouvoir y accéder librement, c'est l'écoulement même de la conscience. Comment l'enfermer ? Comment accaparer et interdire ce qui « doit-peut » rester écoulement, ruissellement ? C'est la connaissance, suivre le cours des eaux à partir de chacune des plantes et accroître son territoire sans les clôtures, sans les piquets, sans les fils barbelés puisqu'il n'y a pas de danger seulement qu'on en interdise l'accès; l'information « doit-peut » être libre. Quel territoire ? Pas un territoire physique, pas une terre un terrain, mais le territoire du mouvement de la conscience à l'intérieur de l'information.

http://www.radicalsoftware.org/
J'entends les bruits de la rue, je suis là, devant mon ordinateur et j'écoute également le souffle de la machine. Près du monde, collé à lui. Science, culture-communication, à portée de mes doigts, prospérité du silence, du bit d'information, transformation du bit en « mouvement-transition-résistance ».
Je fais tourner des panneaux, des anneaux, récupère des données, transplante, graines en de nouvelles graines. Circulations. Natures à l'infini, à travers une transformation collective qui ne prend pas fin. Pas encore. Expression. Ronronnements/bruissements machines, les moteurs de la vie minérale. La raison n'est pas difficile à découvrir. La vie naturelle permet de modéliser toutes sortes de conditions, biosphère sur un certain nombre de délais différents: géologiques, biologiques et sociologiques. Je reviens dans ce monde éprouver encore et encore, pour vérifier s'il est toujours en cours. Il n'est pas difficile à comprendre, chaque fragment est une part de ma conscience des choses. Machines à découdre les choses, machine à être traversée par les forces, machine morcelante et machine mordante, machine à réapparaître à plusieurs reprises.

Échappement

857 Clusters se construit de manière organique (c'est -à-dire que la forme de départ est la source des formes suivantes) et par fragments, rencontres de médias que j'intègre au fur et à mesure de l'avancement du travail (images fixes, enregistrements, textes etc.) et de l'expérience que j'en ai. Je suis partie d'un petit bout de programme écrit avec Pure Data (un simple exemple). Je l'ai étudié pendant de longs moments. Je l'ai transformé, décortiqué, épuisé. Plusieurs versions de ce premier morceau coexistent. Dans ce travail, je combine différents types d'éléments, codes, images fixes, enregistrements sonores, textes.

857CLUSTERS, résidus d'images
Pour 857 Clusters, comme pour pratiquement tous mes travaux de performance, j'utilise l'environnement de programmation Pure Data. Peut-être n'est-il pas le meilleur, pas le plus facile, pas le plus convivial, mais je l'ai choisi aussi, pour toutes ces raisons. Par contre : facilité presque immédiate à relier son et image.
Cette alliance du visuel (diagramme) et du texte (programme) dans l'espace de la feuille de travail m'a ouvert des perspectives d'écriture qui m'ont immédiatement intéressées pour leurs aspects esthétiques et conceptuels.

857clusters_, répertoire de travail

Pure Data est à mon sens, très proche de l'écriture. D'une forme d'écriture graphique assez libre : de cette forme de liberté que je ressens à utiliser la langue, le langage. C'est comme si je pouvais faire la même chose sur le « canvas » 4 blanc avec lequel je commence à travailler. Qu'importe parfois le résultat, le plaisir de l'écriture libre domine. Je ne cherche pas, je fais des trouvailles au fil des fils que j'entremêle les uns avec les autres, que je tends pour inscrire organiquement le fragment d'une idée, d'un son, d'un visuel, d'une interaction. Cela peut sembler ridicule de s'attacher à un outil, mais Pure Data est aussi un langage et un langage, quel qu'il soit, n'est pas seulement un outil. Une langue n'est pas seulement un outil pour parler : c'est aussi un affect, un vécu. Sinon, comment le sens des choses pourrait-il être mis à jour à l'intérieur des corps ? Comment les mots, les sons vocaux, l'ordonnancement des caractères sur la page d'un livre ou sur l'écran pourraient-ils avoir un quelconque impact sur notre affect ?

Écrire avec Pure Data c'est comme écrire avec ce qui est fluide, ce qui circule et s'écoule. Ce sont des processus en transition que l'on assemble et désassemble, triturent et fracturent avec lesquels on expérimente les chemins que l'on prend. Expérimenter avec nos cheminements, explorer encore et encore quels en sont les possibles et les limites, cela étant renforcé par les multiples tutoriaux, patches d'exemples, et partages liés à la communauté qui développe et travaille avec cet environnement.

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3. Information libre

A HACKER MANIFESTO - McKenzie Wark

« 132. La marchandisation de l'information signifie l'asservissement du monde par les intérêts de ceux dont les marges dépendent de la rareté de l'information, la classe vectorale. Les nombreux bénéfices potentiels de l'information libre sont exclusivement subordonnés aux marges bénéficiaires. La virtualité infinie du futur est subordonnée à la production et à la représentation de futurs qui sont autant de répétitions de la même forme marchandise  ». Lire « Un manifeste hacker » de McKenzie Wark est une expérimentation avec la pensée. Traduit et publié en 2006 par criticalsecret.com cette suite d'aphorismes au nombre de 389 me parait provoquer dans la fluidité vécue du temps à l'intérieur du corps, avec le son des moteurs, les voix des enfants qui errent sur le boulevard, le lancinant ronronnement d'une musique étouffée par les murs, les parois, un flot supplémentaire qui retourne le flot actuel sur lui même, pour aller fracturer, réduire en morceaux certains codes <à l'intérieur desquels je suis codée/décodée, ré-encodée>.

Je reviens souvent à ce livre, que je lis et relis par morceaux.
ATOPIE (sans lieu)

Les mots entrent en résonances avec d'autres mots, suivant la fluidité de l'eau. Forme collage de structures arborescentes  ; se structurent d'autres formes cognitives et se superposent d'autres encore et d'autres encore. La fluidité de l'eau ou de l'air, les ondes hertziennes et la profondeur infinie de soi-même où l'on se perd avec tous les autres mondes et d'autres encore. Je suis sur la jetée et j'écoute le ressac des phrases (sur les continents des concepts) et des concepts affluer avec la régularité des vagues. Fracas de l'air et de l'eau, fracas en place des assonances et des dissonances de mondes et d'autres mondes. Les mots, les idées offrent l'espace qui les séparent et dans cet espace, le sonore, l'instant, le frottement de mes doigts sur la feuille de papier et dégageant des territoires supplémentaires, des territoires neufs et encore à penser. Je suis l'écoulement et entre ce lieu et cet autre lieu : ceci est ma terre ceci est notre terre... Entrer en relation avec autre chose « chaosphère » = champs magnétiques d'un ordinateur et d'une machine à découdre les abstractions... Chants magnétiques des ordinateurs et de machines à décoller/décoder les concepts.

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FluXX - Se libérer du XXe siècle - Luis de Miranda

Par ce texte, plus que d'y répondre de manière explicite, j'ai souhaité expérimenter une forme d'écriture autour des questions posées en introduction et ai tenté de les faire « résonner ».
Cet article est donc « un espère d'organisme » construit à partir de briques textuelles, de mots, d'expressions, d'images fixes et d'images en mouvement, de codes. Il pourrait être la métaphore de l'être en constante transformation et construction de lui-même, parcouru par les flux d'informations extérieurs, aussi bien que ceux inhérents à sa propre nature et à son activité intérieure. Le corps est un texte et ce texte est à lire, peut-être aussi, sur un mode « ouvert » : en considérant chacune de ses parties mais également, en restant à l'écoute de ce qui peut lui être extérieur, « l'accidenter », en interrompre la lecture ou la transformer.

Notes

1 L'essentiel de LATEX et GNU-Emacs, Dominique Rodriguez, Éditions Dunod, 2000

2 Google translate

3 Cité dans Bruits, 2001 Jacques Attali, Éd. Le Livre de Poche, biblio essais, p.22

4 Le « canvas » est la feuille de travail sur laquelle on va pouvoir écrire son programme, dans Pure Data.

Références

Attali, Jacques, 2001, Bruits, Éd. Le Livre de Poche, biblio essais.

D. Miller, Paul, aka DJ Spooky, 2004, Rhythm Science, http://mitpress.mit.edu/catalog/item/default.asp?ttype=2&tid=10060

De Valk, Marloes, 2009, « Tools to Fight Boredom » : http://pi.kuri.mu/tools-to-fight-boredom/

Gustin, Pascale, 2010 « Vecteurs », « Écho », « Une esthétique du disfonctionnement » et autres textes : http://www.pascsaq.org/weblog/archives/textes/index.html

Gustin, Pascale, 2011, « 857 Clusters » : http://www.pascsaq.org/logz/index.php?art=16

Laforet, Anne, 2009, « La résistance au temps des œuvres numériques grâce aux formats ouverts et aux logiciels libres » : http://dpi.studioxx.org/demo/?q=fr/no/16/resistance-%C5%93uvres-formats-...

The Mentor, 1986, « The Conscience of a Hacker » : http://phrack.org/issues.html?issue=14&id=3#article

Liens et sites connexes

Site web de l'artiste : http://www.pascsaq.org

Arteleku : http://www.arteleku.net/

Noise & Capitalism : 2011 http://www.arteleku.net/noise_capitalism/ et extraits traduits : http://rebellyon.info/Noise-Capitalism-extraits-traduits.html

Autopoîèse : http://fr.wikipedia.org/wiki/Autopoïèse

Hacker Manifesto : http://en.wikipedia.org/wiki/Hacker_Manifesto

Culture libre - Art libre :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Culture_libre
http://fr.wikipedia.org/wiki/Lawrence_Lessig
http://www.onf.ca/film/RiP_remix_manifesto

An Open Web :
http://en.flossmanuals.net/an-open-web/
http://fr.flossmanuals.net/PourUnWebOuvert/Introduction

Du visuel au sonore en passant par le texte, Pascale Gustin écoute pour la faire émerger la musique des langages et des codes. Si elle s’attelle à décortiquer sa relation à nos objets numériques, c'est qu'ils lui paraissent poser la question : quelle est la part humaine à l'intérieur de la machine et inversement, quelle est la part "machine" dans l'humain ?

Pour ses recherches, elle utilise principalement l'environnement de programmation graphique Pure Data + Gem (librairie OpenGl). Elle enseigne actuellement Pure Data à l'Université de Paris-Est Marne-la-Vallée. Elle donne régulièrement des formations sur cet outil dans des structures telles que le Centre de Ressources d'Arts Sensitifs à Mains d'Oeuvres (Saint-Ouen, France) ou dans des écoles d'arts.

Titulaire d'un diplôme en beaux-arts, elle a publié ses textes en revue : JAVA, Nioques, Akenaton/dock(s) etc., son premier livre "Trajets" aux ed. Station Mir en 2006, et est l'auteur de performances numériques présentées dans le cadre d'évènements tels que Piksel09 (Bergen, Norvège), Hacker Space Festival (Vitry-sur-Seine, France), Vision'R (Paris, France), Visionsonic (Sèvres, France), /ETC (Amsterdam, Pays-Bas), Studio xx (Montréal, Québec) etc.

Elle vit et travaille actuellement à Paris.