Cet exposé présente l’histoire, la mission et l’évolution de trois centres d’artistes féministes de Montréal. Aneessa Hashmi prend la parole pour la Galerie la Centrale, un centre de diffusion artistique, Marie-Christiane Mathieu pour le Studio XX, un centre engagé dans l’exploration de l’art technologique, et Anne Golden et Petrunia Alves nous parlent du GIV, le Groupe intervention vidéo. Abordant les enjeux et les objectifs de leurs centres respectifs, ces porte-parole font ressortir les priorités majeures des centres dévoués aux femmes, soit l’accessibilité, la convivialité du lieu afin de faciliter la création, ainsi que la diffusion de l’oeuvre pour permettre une meilleure reconnaissance du travail créé par les femmes.
The following account presents the history, the mission and the evolution of three Montreal feminist artist-run centres. Aneessa Hashmi speaks on behalf of the Powerhouse Gallery (La Centrale), a centre devoted to the presentation and promotion of the arts, Marie-Christiane Mathieu speaks up for Studio XX, our beloved centre of technological art explorations, while Anne Golden and Petrunia Alves talk to us about the GIV, a video production and promotion initiative. Through the presentation of the interests and objectives of each centre, it appears that the main priorities these artist-run centres devoted to women have in common remain the issues of accessibility, the enabling of user-friendly spaces to ease creative production, and the promotion of the artworks produced in order for women to receive better recognition for their work.
Groupe intervention vidéo (GIV) – Anne Golden et Petunia Alves
Le GIV, qui a été fondé en 1975, est un centre de diffusion et de production de vidéos tournés par des femmes. Certains événements relatifs à la diffusion des vidéos sont présentés dans le local appartenant au centre sur le boulevard Saint-Laurent, mais d’autres sont également présentés à l’extérieur, comme à la Maison de la culture Plateau Mont-Royal, ou encore au Théâtre de Verdure du Parc LaFontaine où à chaque année, l’organisme présente l’événement Vidéo de femmes. Le GIV présente de 10 à 11 productions par année et possède une collection denviron 530 titres en anglais, français, espagnol et portugais.
L’espace sert également à la collaboration avec des groupes et, en conséquence, on offre le prêt d’équipement, ainsi que le prêt de la salle et même une formation vidéo. Le développement multimédia peut être offert par le GIV, mais comme il dépend des subventions, il ne fait pas partie des priorités du centre, qui se consacre surtout à la vidéo.
De plus, des tournées sont organisées à l’extérieur de la ville. Ces tournées sont très importantes pour le GIV, puisqu’elles permettent des rencontres intéressantes. Ainsi, les responsables du centre vont vers les gens plutôt que le contraire. Dernièrement, une grande tournée commémorant les 30 ans de l’organisme a été effectuée à travers le Canada. Celle-ci se concluait dernièrement à Vancouver avec neuf programmations historiques et thématiques.
Depuis son ouverture, la mission du centre a changé. À l’époque de sa création, des hommes et des femmes en faisaient partie alors qu’aujourdhui, le centre se consacre exclusivement aux femmes. À l’origine, le centre se composait d’une cellule marxiste et il était plus politique; les membres réalisaient, par exemple, des documentaires sur les travailleurs en grève. Ces artistes voulaient changer le monde et ils voulaient être diffusés à la télé.
Plus tard, dans les années 1970, les hommes sont partis et les femmes sont restées. Le centre est devenu un centre de diffusion (distribution) exclusivement pour les femmes. Dans les années 1980, on retrouvait également des documentaires en anglais, ainsi que du matériel plus expérimental. Les thématiques sociales ont toujours été très importantes et ce, depuis louverture du centre. Le mandat a changé, mais les valeurs et idéaux principaux sont restés les mêmes.
Depuis, une certaine évolution s’est produite au GIV, en ce sens qu’on retrouve moins de documentaires, et certaines thématiques déjà présentes à lépoque sont maintenant traitées de façon différente. Les femmes sont également impliquées dans la production, du début à la fin. À ce jour, le centre n’offre plus seulement des documentaires, mais également des vidéos d’art et des vidéos expérimentales. Fait à remarquer, les productions ne sont ni racistes ni sexistes.
Cependant, le regard extérieur sur le GIV suppose qu’il offre seulement des documentaires et non de la vidéo. Comme les besoins ont changé, la nécessité de changer les choses, caractéristique des années 1970, a aussi évolué.
Ainsi, le GIV a réalisé une expérience dans les Centres jeunesse l’an dernier, qui consistait à faire produire des vidéos par des jeunes. Ces vidéos ont été présentées par la suite lors d’un événement organisé par le centre. Deux équipes ont réalisé des vidéos sur des thématiques qui les touchaient. Les filles réalisaient et les garçons pouvaient participer à titre de comédiens, par exemple.
Quant à l’évolution du centre, certains projets Web sont à présent accessibles sur le site du GIV. La vidéo en tant que médium artistique a changé; on a assisté à une évolution des équipements, qui étaient très lourds au début des années 1980. Il faut se souvenir que dans les années soixante-dix, il était très ardu de monter une bande vidéo. Aujourd’hui on voit apparaître des nouveaux modèles de caméras à tous les deux ans, toujours plus légers et performants, et monter une bande peut maintenant se faire à domicile. Avec les progrès technologiques dans le domaine du montage, les artistes ont une plus grande liberté quant à ce quils veulent présenter et la manière de le présenter (coupures, textures, flous, animation 3D, etc.). D’autre part, on assiste également à un retour à l’ancien. En effet, certains artistes font des vidéos en une prise, comme c’était le cas dans les années soixante-dix. Également, on retrouve un retour au “manuel”. Au lieu de profiter des avancées technologiques, plusieurs artistes préfèrent effectuer leur travail manuellement. Le résultat s’en trouve alors modifié.
Par ailleurs, on retrouve plus d’interdisciplinarité quant au choix du médium. Plutôt que de travailler avec un seul médium comme c’était le cas à l’époque, les artistes travaillent avec différents médiums dans la même oeuvre.
La Centrale/Galerie Powerhouse – Aneessa Hashmi
Ce centre a été fondé en 1973, afin de promouvoir la diffusion du travail des femmes artistes de la relève ou ayant déjà une carrière établie. La Powerhouse a été ajoutée au nom en 1974. Le centre soutient la diffusion et offre léchange avec des centres provenant dautres pays et représente également des artistes locaux et étrangers. À l’époque, 70% de la programmation était occupée par des femmes et l’autre 30% par des hommes : les hommes pouvaient donc exposer à La Centrale.
Un comité de programmation, qui change à tous les deux ans, s’occupe de la sélection des artistes qui proviennent de toutes les disciplines. Les événements se déroulent dans la galerie ou à l’extérieur, comme dans le cas de performances in situ. Le centre offre également des soirées de projection, des conférences et des présentations d’artistes et, à tous les deux ans depuis 1994, le centre organise le Mois de la performance. Plusieurs services sont offerts aux artistes qui exposent en galerie, soit le prêt d’équipement, l’aide technique, les communications et le service de gardiennage. Selon les expositions, des formations sont organisées afin que l’artiste exposant partage certaines de ses connaissances avec un public curieux.
Depuis son ouverture en 1973, le centre a déménagé sept fois. Chaque nouveau contexte a offert de nouvelles possibilités de création et de diffusion et a influencé le cours de la programmation. Afin d’alléger ses déplacements et d’assurer la bonne conservation des nombreux documents visuels, sonores et administratifs, le centre a cédé au fonds d’archives de l’Université Concordia l’équivalent de trente années de vidéos, photos, diapositives, dossiers papier, etc. Sauvegardés dans des conditions idéales, les différents supports et formats sur lesquels sont conservés les mémoires de La Centrale/Galerie Powerhouse contribuent désormais à l’enrichissement du patrimoine culturel montréalais.
Quant à la mission de La Centrale, celle-ci est la même qu’au début, mais son interprétation a changé. L’évolution de la mission dépend des divers groupes qui sont passés par le centre, mais le mandat reste féministe. C’est par le travail qui est présenté que le féministe (ou féminin) ressort. De plus, l’endroit est en constante transformation. Ce sont les dossiers reçus qui déterminent ce qui va se passer dans la galerie et pour y arriver, on fonctionne par appel de dossiers.
Par ailleurs, la diversité des disciplines de chaque membre est très importante. Quant à ces pratiques artistiques, les années 1995-96 ont vu apparaître beaucoup de vidéo et on a remarqué au centre qu’une sous-représentation d’un certain médium amène un regain de celui-ci. Comme si par exemple, à une époque où la photo était pratiquement absente des pratiques artistiques “en vogue”, plusieurs artistes effectuaient un retour à la photographie, ce qui ramenait ce médium à l’avant-plan. De plus, le centre propose des publications pour encourager un discours sur les femmes, écrit par des femmes.
Pour ce qui est de l’évolution du centre, la structure organisationnelle de La Centrale n’a pas changé. Les membres s’intègrent dans le centre par désir de trouver un réseau. D’autre part, le roulement du personnel et la coordination du centre ont changé tous les 3 ans depuis l’ouverture du centre.
Depuis le déménagement du centre, le public a également changé. La ré-ouverture du centre sur le boulevard Saint-Laurent dans un endroit plus visible pour le public élargit ce public. Dans les anciens locaux, un public d’initiés et de gens qui connaissaient l’endroit venait le visiter. Avec une façade sur la rue, on retrouve une catégorie de gens qui ne seraient pas venus à La Centrale autrement. En effet, le boulevard Saint-Laurent, la Main, avec ses commerces, son multiculturalisme et la quantité de gens qui y circulent à chaque jour, n’en est que plus intéressant pour un établissement tel que La Centrale.
Également, la salle médiatique est devenue une salle de projets (in situ) et on retrouve également des laboratoires. Beaucoup d’activités se déroulent hors les murs du centre, ce qui offre une ouverture sur le monde, le quartier et les gens qui y vivent. Par ailleurs, l’espace de la galerie peut changer en fonction des projets présentés.
Studio XX – Marie-Christiane Mathieu
Fondé en 1995 mais incorporé en 1996, le Studio XX est un centre d’artistes féministe engagé dans l’exploration, la création et la critique en art technologique. La mission du Studio XX vise quatre volets, soit la production, la diffusion, la formation et la théorie par le biais de la revue en ligne _.dpi_. Le Studio XX a été mis sur pied dans le but de “déniaiser” les femmes qui faisaient face à l’émergence de plus en plus imposante des communications informatiques et télématiques.
Concernant la production, le studio offre des résidences à trois artistes par année avec une aide technique de 45 heures. Quant à la diffusion, le centre propose les Salons Femmes Br@nchées depuis 1995, à raison de six événements par année. À tous les deux ans, le Studio organise le Festival des HTMlles qui présente le travail pratique et théorique de femmes qui réfléchissent sur l’art, la technologie et la société. Depuis 3 ans, le Studio organise également la Fête de l’art qui est célébrée en janvier un peu partout dans le monde. En 2006, cette fête proposait un parcours sonore de Danny Perreault et de Pascale Malaterre. Ce parcours sillonnant Montréal nous faisait visiter les centres d’artistes OBORO et articule, s’arrêter au Parc LaFontaine pour une projection sauvage de l’Abécédaire de Gilles Deleuze (Lettre D – Désir – merci Jimmy Lakatos), pour finalement s’achever à La Centrale.
Le Studio promeut la formation auprès des femmes en ce qui concerne l’art technologique et soutient des projets qui utilisent principalement les réseaux, les installations interactives et l’art audio-numérique. Le Studio XX soutient de plus en plus les projets de recherche et collabore en tant que co-producteur à des projets de création. Le Studio offre des cours, des séminaires et des ateliers pratiques afin de donner à ses membres les connaissances suffisantes pour qu’elles entreprennent des projets plus ambitieux. Trois fois par année, Studio XX publie le journal en ligne _.dpi_, auquel contribuent régulièrement des auteurs de différents champs de pratiques (artistiques, sociologiques, politiques, etc.).
Le mandat du Studio XX n’a pas nécessairement changé depuis sa création. À la base, il concernait lart Web, mais à cause de l’évolution des technologies il a dû sans cesse revoir la portée de ses orientations. La clientèle a changé, de communautaire à son ouverture, le Studio a depuis quelques années axé ses programmes vers la communauté artistique en offrant des formations plus pointues. Le public aussi a changé, beaucoup de jeunes hommes assistent aux activités du Studio XX et certaines formations sont quelquefois suivies par ceux-ci. Cependant, l’accès à ces formations est toujours offert prioritairement aux femmes.
Sans délaisser sa mission première de rejoindre les femmes, le Studio XX a organisé des projets artistiques communautaires tels que l’atelier d’art sonore Histoires Orales, qui formait en 2005 un groupe de jeunes filles de 14-15 ans à l’enregistrement sonore lors d’entrevues avec des femmes âgées, et Hawabécédaire qui donnera en mai 2006, la possibilité à un groupe de femmes musulmanes de Montréal de créer leur journal personnel. Le mandat communautaire se réalise ainsi dans un projet artistique.
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Dans tous les échanges avec les quatre directrices et co-directrices, la question de l’accessibilité est un des enjeux majeurs des centres qu’elles dirigent. La spécificité des centres dits féministes est avant tout d’offrir et de créer des lieux propices et adaptés à la production, la formation et la diffusion d’oeuvres qui présentent à un public mixte le travail artistique fait majoritairement par les femmes. Toutes s’entendent sur le fait qu’il faille réduire le décalage entre la perception venant de l’extérieur des centres, nourrie de préjugés et celle de l’intérieur, où un travail de recherche, de réflexion et de diffusion se fait. Est toujours présente cette nécessité politique et sociale de dire aux jeunes femmes qu’elles doivent prendre leur place et de les sensibiliser à l’importance de la reconnaissance, qui encore aujourd’hui ne semble pas être valorisée par celles-ci. Ce tabou de la réalisation de soi, de la réussite et de la reconnaissance est toujours présent et le rôle de nos centres est de leur donner des outils, de leur ouvrir des portes pour que leur travail soit vu et qu’elles reçoivent les crédits qu’elles méritent. Loin d’adhérer à la ghettoïsation des genres, toutes les directrices ont manifesté leur grande ouverture sur le monde sans toutefois mettre de côté l’importance de la vigilance dans leurs actions.