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Cogito :: Extraits d'une nouvelle d'Elisabeth Vonarburg ::

8 April 2005

Élisabeth Vonarburg

Née à la vie en 1947 (Paris, France), à la poésie en 1960, et à la science-fiction en 1964, Élisabeth Vonarburg vit à Chicoutimi (Québec) depuis 1973. Elle a enseigné la littérature et la création littéraire dans diverses universités du Québec (Chicoutimi, Rimouski, Laval) et détient une agrégation de lettres modernes (1972, France) et un Ph.D. en Création littéraire (Laval, 1987). Écrivaine à plein temps depuis 1990, Élisabeth a plusieurs cordes à son arc : collaboratrice à la revue Solaris depuis 1974. (directrice littéraire), chansonnière, essayiste, animatrice radio, traductrice de nombreux romans de SF & F. Elle est l’organisatrice de quatre congrès québécois Boréal de SF (Chicoutimi, 1979, 1982, 1988, 1999) et a siégé comme présidente (1996-2000) et membre (1994-2002) de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie-Côte-Nord. Auteure prolifique et appréciée de son public, elle a écrit de nombreux livres et nouvelles de science-fiction* et a reçu de multiples prix pour son oeuvre littéraire**. Son livre, Reine de Mémoire : La Maison d’Oubli, la première partie d’une saga en 4 tomes, vient de paratre aux Éditions Alire.

Pour .dpi no3, elle nous présente une nouvelle tirée de son recueil de nouvelles Ailleurs et au Japon qui a été publié en 1991 aux Éditions Québec/Amérique, à Montréal.

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Born to life in 1947 (France), and to science-fiction in 1964. Elisabeth Vonarburg has taught French Literature and Creative Writing at various universities in Quebec. A “full-time writer” since 1990, she holds a PhD. in Creative Writing, 1987), and is also a translator, SF convention organizer, literary editor (Solaris magazine), radio presenter and essayist. Despite her many occupations she has managed to write an impressive amount of science fiction books* for which she has received over thirty literary awards** in France, Canada, Quebec and the United States. Her collection of short stories Slow Engines of Time (Tesseract Bks, 2001) was published in English and several of her novels have been translated in English, (The Silent City, In the Mothers’ Land a.k.a The Maerlande Chronicles, Reluctant Voyagers, and Dreams of the Sea). Alire publishing house has just released her book Reine de Mémoire I, La Maison d’Oubli, the first of a saga in four parts.

For this issue of .dpi she has prepared extracts from a short story first published in Ailleurs et au Japon (1991, Québec/Amérique, Montreal).

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Cogito

A Luc P., sans qui, et avec qui.

Il était une fois, sur une planète très loin d’ici, une petite fille appelée Nathany Berkeley. Elle habitait dans une cité appelée Cyblande. (...)

Nathany n’était pas une petite fille comme les autres. À Cyblande, aucune petite fille n’était une petite fille comme les autres. Et les garçons non plus. Je veux dire, pas comme ici. À Cyblande, bien entendu, ils étaient tous normaux les uns pour les autres. Ils avaient un syn qui leur permettait de contrôler leurs cybes, et leurs cybes leur donnaient des modeps particuliers comprenant chacun plusieurs percepts, et les percepts partagés par le plus grand nombre de gens étaient des zeppes. Il y avait des zeppes individuelles, et des zeppes collectives. On apprenait les zeppes collectives, entre autres choses, dans les Blocs; les zeppes individuelles, on les apprenait aussi, mais ce n’était pas vraiment quelque chose qu’on apprenait, si vous voyez ce que je veux dire.

Nathany portait son syn autour du cou, comme tous les habitants de Cyblande: c’était un collier large et épais, formé de segments articulés, et qu’on portait très ajusté. Le véritable nom du syn était unité de contrôle et de synthèse sensorielle, mais c’était bien trop long à dire. C’était… comme un mélangeur. Ou un rhéostat. Ou les deux à la fois. C’était aussi une sorte de poste radio, à la fois émetteur et récepteur, mais on ne s’en servait pas pour parler. On s’en servait pour contrôler les cybes.

Les cybes sont plus difficiles à décrire. D’abord parce qu’on ne les voyait pas: ils étaient à l’intérieur du corps. Ils remplaçaient les yeux et les oreilles; on les greffait aux enfants de Cyblande très peu de temps après la naissance; de tout petits cybes, à la place des yeux et des oreilles des bébés (on pouvait dire modules cybernétiques, mais c’était trop long aussi), et on les raccordait directement au cerveau. C’est le cerveau en réalité qui voit et qui entend, n’est-ce pas? (...)

On ne remplaçait pas seulement les yeux et les oreilles, on remplaçait tout les autres sens. Le toucher, c’était assez simple: on avait fabriqué un virus qui allait griller les terminaisons nerveuses de la peau, (et aussi celles qui permettent de goûter et de sentir). Ensuite, on injectait une substance particulière dans la peau – des biocristaux liquides, si vous voulez le savoir. Ils réagissaient à la pression et à la chaleur ou au froid, et le syn envoyait ces renseignements au cerveau, et le cerveau… eh bien, faisait son travail de cerveau, et disait qu’il faisait froid, ou chaud, ou qu’on s’était coupé. Pour le goût ou l’odorat, c’était un peu plus compliqué: on greffait des sortes de filtres qui recueillaient les goûts et les odeurs et les envoyaient au syn, qui les analysait et envoyait ses analyses au cerveau – lequel faisait alors son travail de cerveau.

(...) Nathany apprenait vite et bien – c’est pour cela qu’elle était dans le BlocSpec D alors qu’elle avait seulement six ans. D’autres enfants n’étaient pas aussi précoces. Certains n’arrivaient même jamais à bien se servir de leurs cybes. Il y avait quelque chose dans leur cerveau qui les en rendait incapables. C’étaient des réfractaires. Quelques-uns ne pouvaient même pas supporter les greffes. À un moment donné, en cours de route, ils disparaissaient du Bloc et on ne les revoyait jamais. C’était triste, mais c’était ainsi.

(...)

Les yeux-cybes de Nathany voyaient bien plus de vibrations; ses oreilles-cybes entendaient aussi davantage, au-dessus et en-dessous des sons que nous entendons. Et c’était pareil pour les autres sens. Mais le cerveau humain n’est pas vraiment conçu pour recevoir toutes ces sensations-là; il peut, mais il doit apprendre, et cela demande du temps.

Et ce n’était pas tout. Le syn ne contrôlait pas seulement l’intensité des perceptions: il pouvait aussi les mélanger, vous vous rappelez? À Cyblande, on pouvait goûter des couleurs, entendre des odeurs, toucher des sons… (...)

Le syn était également une sorte d’émetteur-récepteur; ce qu’on pouvait émettre et recevoir avec, c’était des sensations. (...) Chaque personne à une façon particulière de percevoir, des couleurs, des odeurs, des sons préférés, n’est-ce pas? C’était la même chose à Cyblande, même si tous les cybes avaient exactement les mêmes capacités, ce qui n’est pas le cas des yeux ou des oreilles organiques. Et donc, chacun avait sa façon particulière de percevoir, qu’on appelait mode perceptuel, ou modep pour abréger; un modep comprenait des percepts: les perceptions de vos sens préférés dans des combinaisons et avec des dosages qui variaient selon chaque personne – c’était la zeppe de chacun, sa zone perceptuelle particulière, la façon particulière dont il ou elle percevait son environnement.

Jusque-là, ça va. Là où les choses se compliquent, c’est que les gens ont aussi une façon particulière de se voir eux-mêmes. Après tout, le corps, le visage, c’est aussi un environnement, n’est-ce pas? Et gràce au syn, à Cyblande, les gens pouvaient émettre la façon dont ils se voyaient – et recevoir la façon dont les autres se voyaient. Mais on n’a pas forcément envie de se voir exactement comme on est; si vous avez des cheveux bruns et que vous préféreriez avoir des cheveux blonds, par exemple… Ou mesurer dix centimètres de plus… Ou peser dix kilos de moins… Ou avoir des cheveux verts, peser trente kilos de plus et mesurer trois mètres de haut: il n’y avait pas de limites, comprenez-vous, à ce que les gens de Cyblande pouvaient émettre avec leur syn. Ils pouvaient en fait sembler avoir n’importe quel aspect. Une peau bleue à pois jaunes, s’ils en avaient envie!

C’était très amusant. Mais c’était aussi bien déroutant. Si quelqu’un change d’aspect tous les jours, comment fait-on pour le reconnaître? (...)

Il y avait donc des limites, évidemment. Pas des limites au sens de ce qu’on pouvait faire, mais des limites au sens de ce qu’il était permis de faire. Quand on était chez soi, on pouvait faire ce qu’on voulait, on était en zeppe individuelle. Mais quand on était avec les autres, il fallait rester dans les limites des zeppes collectives.

Il fallait apprendre ces zeppes-là, l’ensemble de perceptions qui faisaient l’objet d’un accord général quand il s’agissait de fonctionner en société. Mais s’il y avait un accord général sur un certain nombre de choses, il y avait aussi bien des avis particuliers sur beaucoup d’autres – cela changeait d’une profession à l’autre, par exemple. Ou d’un sexe à l’autre. Bref, cela faisait beaucoup d’apprentissages pour les petits Cyblandais, en plus de ce qu’ils devaient apprendre à l’école comme vous et moi.
(...)
Nathany était une petite fille curieuse. Ce qui est parfaitement normal, et à Cyblande aussi, sauf qu’elle n’était pas forcément curieuse des mêmes choses que nous, bien entendu. Et les éducateurs trouvaient très bien qu’une petite fille soit curieuse, tant qu’elle restait dans leurs limites d’éducateurs – ce qui est parfaitement normal également, comme ici.

(...)

À la fin de la première année de Nathany au BlocSpec D, son père mourut.

Vous vous demandez peut-être, arrivés là, où étaient les parents de Nathany et ce qu’ils faisaient. Et d’abord, Nathany avait-elle des parents au sens où nous l’entendons ici? Pas vraiment. Les fondateurs de Cyblande avaient quitté la Terre pour pouvoir vivre à leur guise, autrement que sur Terre. La plus grande partie de l’autrement, vous vous en doutez déjà, avait quelque chose à voir avec les cybes; mais une autre partie moins importante concernait la façon dont on avait des enfants et dont on les élevait. Chaque enfant avait un père et une mère mais, comme c’est quelquefois le cas chez nous, la mère ne portait généralement pas l’enfant dans son ventre. Et les enfants n’étaient pas élevés par leurs parents mais par les éducateurs des Blocs. Cela ne veut pas dire qu’ils ne connaissaient pas leurs parents: ils pouvaient les voir tous les jours pendant deux heures, et passer un jour entier avec eux tous les dix jours, si les parents le désiraient. À Cyblande, en somme, pour les enfants, les parents étaient seulement… des adultes à peu près comme les autres. Pas vraiment spéciaux, vous comprenez. Il y en avait même qui avaient donné leurs enfants à Cyblande et qui ne leur rendaient jamais visite. Les parents ne manquaient pas aux enfants pourtant: il y avait les éducateurs et les éducatrices, trois de chaque pour chaque groupe de vingt-quatre enfants, les mêmes depuis la petite enfance; et il y avait les autres enfants; tout ce monde passait ensemble d’un Bloc à l’autre, sauf exceptions, et après tout, cela constituait une famille qui n’est pas si différente de ce que nous connaissons, n’est-ce pas?

Alors, ses parents, Nathany ne les connaissait pas tellement. C’étaient des gens très occupés au gouvernement de Cyblande, et ils venaient rarement la voir. Cela ne la dérangeait pas. Elle ne les aimait pas particulièrement. Elle ne les détestait pas non plus, remarquez. Simplement, cela ne lui faisait pas grand-chose de ne pas les voir souvent.
(...) Mais c’est après la mort de son père que les choses changèrent pour Nathany. Si, auparavant, elle avait été curieuse, sa curiosité était malgré tout restée dans des limites raisonnables. Après… Mais voyez-vous, je crois que ce n’était pas tellement à cause de la mort de son père, finalement. C’était à cause de la façon dont il était mort.

Ce n’est pas que Nathany ignorait ce qu’était la mort. Elle se rappelait vaguement ces autres enfants qui avaient été là et puis qui avaient cessé d’être là, aux BlocEds, quand elle était plus petite. Elle avait posé des questions, bien sûr. Et on avait fini par lui dire qu’ils étaient morts, ce qui voulait dire qu’ils avaient disparu, qu’ils ne reviendraient jamais. Mais on n’en avait pas paru si désolé; on lui avait plutôt donné l’impression que c’était normal; elle avait même senti qu’il valait mieux pour ces enfants-là d’être morts. C’étaient des réfractaires, des enfants qui ne supportaient pas les greffes. Nathany avait bien été un peu inquiète, mais on lui avait assuré que cela n’arrivait qu’aux enfants très jeunes, ou alors à ceux qui ne parvenaient pas à se servir de leurs cybes, et elle s’était sentie soulagée. (...)

Ce qu’elle ne savait pas, et que la mort de son père lui apprit soudainement, c’était que devenir adulte ne vous garantissait pas de ne jamais être réfractaire. (...) Même dans un environnement contrôlé, on ne peut pas tout contrôler tout le temps. Et il y avait des accidents, des maladies; et quelqu’un mourait, ou bien quelqu’un de parfaitement normal jusque-là se trouvait soudain incapable de se servir correctement de ses cybes, ou même incapable de s’en servir du tout. C’était ce qui était arrivé au père de Nathany; après une maladie, il était devenu réfractaire à ses cybes. Et finalement, il était mort.

C’était ainsi qu’on avait annoncé la chose à Nathany – en fait, sa mère s’était dérangée en personne pour le lui apprendre (elle s’appelait Erna et se présentait généralement sous l’aspect d’une grande femme blonde et mince). Géroge (c’était le nom du père de Nathany) était tombé malade et ensuite il était devenu réfractaire, et ensuite seulement il était mort. Ce n’était pas la maladie qui l’avait fait mourir, alors. De quoi était-il mort? Est-ce qu’il avait eu un accident parce qu’il n’avait plus de cybes et qu’il était aveugle et sourd et insensible? On l’avait laissé aller dehors alors qu’il n’avait plus de cybes? C’était vraiment méchant! Mais Erna lui dit que non, on ne l’avait pas laissé dehors. Il avait été transféré dans une maison spéciale pour les adultes réfractaires.

Et alors on l’avait laissé tout seul alors qu’il n’avait plus de cybes et il avait eu un accident dans la maison spéciale?

A Cyblande, on prend lapparence quon veut, mais cela n’empêche pas les gens de ne pas savoir contrôler toutes leurs émotions. Curieuse, Nathany était observatrice; observatrice, elle voyait bien qu’Erna semblait de plus en plus embarrassée. Quoi, que s’était-il passé dans la maison spéciale?

Finalement, après une longue hésitation, Erna dit À Nathany que Géroge s’était tué, que c’était bien triste mais qu’on n’y pouvait rien, qu’elle devait être une petite fille bien sage et bien travailler au BlocSpec D, c’était un des meilleurs à Cyblande, elle l’avait choisi elle-même, et elle l’embrassa et elle s’en alla.

Maintenant, Nathany avait plus de questions que jamais, des pourquoi et des comment et des et si?; mais elle ne savait pas trop à qui les poser.

(...)

Elle alla trouver Uri, le garçon qui était devenu son ennemi intime au BlocSpec D. (...)

“Qu’est-ce qui arrive quand on ne peut plus se servir de ses cybes et qu’on est toujours vivant?”

Uri la dévisagea avec une méfiance perplexe, mais, à presque huit ans, il n’était pas homme à laisser passer un défi; il réfléchit un moment: “On disparaît. On ne perçoit personne et personne ne nous perçoit. C’est comme si on était mort. Sauf qu’on est vivant.”
“Mais comment on sait qu’on est vivant, alors?” dit Nathany, oubliant dans sa perplexité que ses questions étaient supposées être des devinettes dont elle détenait évidemment la réponse. Uri eut un grand sourire de triomphe: “On ne le sait pas!”

(...)

Arrivée là, Nathany décida de tenter sa chance avec les éducateurs. “Pourquoi des fois on ne supporte plus les cybes?” demanda-t-elle à Pomelo.

“Pourquoi veux-tu le savoir?” rétorqua Pomelo, comme elle s’était attendue à ce qu’il le fît: c’était un de ces adultes qui ont l’habitude de répondre à une question par une question. Certains le font pour se donner le temps d’inventer une réponse, d’autres pour gagner du temps parce qu’ils ne veulent pas répondre. Mais chez Pomelo, c’était une sorte de jeu: en général, il avait la réponse à la question, il voulait seulement être sûr que vous l’aviez aussi. (...)

Elle lui dit donc que son père était devenu réfractaire et qu’il était mort; Pomelo hocha la tête en signe d’approbation puis se mit en devoir de remplir sa part: “Quelquefois, après une maladie ou un accident,” dit-il, “le corps change à l’intérieur et ne supporte plus les cybes. Il les rejette.”

“Mais pourquoi?”

“Parce que les cybes ne font pas partie du corps.”

Comme prévu, trente-six questions jaillirent dans l’esprit de Nathany. Le syn, elle se rendait bien compte qu’il ne faisait pas partie de son corps, pas vraiment; mais comme elle ne voyait jamais ses cybes, elle pensait qu’elle était née avec, même si on les changeait tous les ans. C’était… comme ses dents de lait, qui étaient tombées et qui avaient été remplacées; sauf que cela recommençait tous les ans.

“Mais comment on est, sans cybes? Pas les réfractaires, mais… avant…”

“Avant les greffes,” compléta Pomelo et elle comprit que c’était bien ce qu’elle avait voulu dire. “Eh bien, on naît avec des yeux organiques, et des oreilles organiques, et on peut aussi sentir et goûter et toucher.”

“Comme avec les cybes?”

“Beaucoup moins bien qu’avec les cybes. Infiniment moins bien. On ne voit ni dans l’infra-rouge ni dans l’ultra-violet, par exemple. Et surtout, comme on n’a pas de syn, on ne peut pas faire de croisements entre les sens.”

Pas de syn du tout. Non seulement pas de croisements, mais pas de projection, pas de réception. Uri avait raison, finalement, alors? On ne percevait personne et personne ne vous percevait… Mais non, puisqu’on avait quand même des yeux et tout…

“Pourquoi on naît avec ça alors que les cybes sont tellement mieux?”
Pomelo sourit: “Parce que la nature est mal faite. Et c’est pour cela que nos ancêtres ont fondé Cyblande, Nathany. Pour faire mieux que la nature.”

Et trente-six autres questions jaillirent dans l’esprit de Nathany découragée. Elle s’était encore fait avoir. Oh, Pomelo ne trichait jamais: il répondait. Mais c’était pire que s’il n’avait pas répondu.

Il l’étonna, pourtant: il se leva, choisit un modulivre dans les présentoirs de son bureau et le lui tendit: “Tu peux le garder. Mais ne dis à personne que tu l’as.”

Et ainsi Nathany acquit cette chose délicieuse et frustrante parce qu’on ne peut la partager avec personne: un secret.

Le modulivre parlait des pères fondateurs de Cyblande. C’était une autre découverte pour Nathany: Cyblande n’avait pas toujours existé. Il y avait eu autre chose avant, autre part. Et les ancêtres avaient été différents: sans cybes, sans syn, sans rien. “Soumis aux perceptions étriquées que leur imposaient leurs pauvres sens naturels”, disait le modulivre (...)

En fait, le modulivre était bien trop compliqué pour Nathany, toute précoce qu’elle était. Ce qu’elle en retira, ce fut une idée confuse des raisons pour lesquelles Cyblande avait été fondée, “contre l’abus de conscience de la réalité”; elle ne connaissait pas ce dernier mot qu’on n’employait jamais à Cyblande, mais en tout cas cette chose perçue par les sens naturels devait être bien abominable pour que le pauvre Géroge soit mort. Se soit fait mourir.

(...) Comment c’était, de vivre sans cybes?

À Cyblande, quand un adulte devient réfractaire, on le reconvertit, comme on dit – en partie, et s’il le supporte physiquement: on lui regreffe des yeux et des oreilles organiques (on en garde dans les banques d’organes, justement pour ces occasions-là). On ne peut rien faire pour le reste des sens, évidemment: une fois grillées, les terminaisons nerveuses ne repoussent pas. Mais au moins les réfractaires peuvent-ils voir et entendre. On peut vivre sans les cybes. Sauf qu’on ne veut pas forcément. Tous les réfractaires finissent par faire comme le père de Nathany. Et même si Nathany avait appris tout cela, elle n’aurait encore pas vraiment compris pourquoi Géroge avait choisi de mourir. Cela avait quelque chose à voir avec le fait d’être trop différent; et le fait que les autres, les normaux de Cyblande, ne voulaient plus rien avoir à faire avec les réfractaires. Ils trouvaient cela plutôt dégoûtant, voyez-vous, d’être limité à deux sens. En fait, au fond d’eux-mêmes, ils pensaient que les réfractaires n’étaient plus tout à fait humains. Les seuls véritables êtres humains, c’étaient ceux qui avaient des cybes, ceux qui dominaient vraiment la nature, (on ne disait pas souvent ce mot-là; c’était devenu un peu obscène, avec le temps; Pomelo l’avait seulement prononcé devant Nathany parce qu’il savait qu’elle ne comprendrait pas).

Mais comme elle ignorait à quel point elle ne pouvait pas comprendre – elle qui avait tous ses sens-cybes, qui n’avait jamais été vraiment seule et différente même en étant précoce, et qui ne savait même pas que le mot “nature” était sale – elle décida d’essayer. De faire comme si. Comme si elle n’avait pas de cybes, mais des “sens naturels”.

(...) Cette nuit-là, elle alla se cacher dans un coin où personne ne viendrait la déranger dans ses expériences, et elle reconfigura ses cybes.

Je ne suis pas sûre de pouvoir vraiment vous décrire ce que Nathany cessa de percevoir, parce que je ne l’ai jamais perçu, et vous non plus. Et je ne peux pas vraiment vous décrire non plus ce que Nathany se mit à percevoir; si c’était nous, je dirais “le silence, l’ombre de la nuit”, et nous saurions tous de quoi je parle; mais pas elle: ces perceptions-là n’avaient jamais existé auparavant pour elle. J’aurais tendance à dire qu’elle percevait des choses en moins, puisqu’elle ne voyait plus dans l’infra-rouge ou l’ultra-violet, n’entendait plus ni les infra-sons ni les ultra-sons et avait atténué (un peu au hasard) ses sensations tactiles, olfactives et gustatives… Mais je ne suis même pas sûre que en moins ait le même sens pour elle que pour nous. Ce n’était pas forcément négatif. C’était… nouveau. Elle n’avait jamais fait cela, percevoir moins, voyez-vous. À Cyblande, quand on était petite et même après, on apprenait toujours à percevoir plus.
C’était nouveau, c’était donc intéressant. Juste pour vérifier, elle reconfigura ses cybes de la façon habituelle, et tout redevint normal. C’était amusant, passer de l’un à l’autre, hop, hop, comme un ballon dégonflé-regonflé.

Arrivée là, elle aurait bien eu tendance à jouer avec son syn pour modifier ses nouvelles perceptions, mais elle se retint: les sens naturels n’étaient PAS modifiables – ou alors avec des drogues dangereuses à long terme, avait dit le modulivre. Il fallait continuer à percevoir sans rien changer – la cour intérieure du BlocSpec, les tilleuls en fleurs si verts dans la lumière électrique. C’était plutôt bizarre, finalement, cette immuabilité. Cela serait assez vite devenu ennuyeux. Nathany comprenait que les pères fondateurs aient eu envie de “faire mieux que la nature”, si c’était seulement ça, la nature. En tout cas, le résultat net, c’était qu’on pouvait sûrement vivre sans cybes – même si c’était avec ses cybes qu’elle faisait l’expérience. Ce n’était pas si abominable. On n’était pas mort, on ne percevait pas “plus rien”, comme l’avait dit Uri; même si une partie des perceptions avait disparu, il y avait quand même encore des perceptions. Elles n’avaient pas disparu, d’ailleurs: elles étaient toujours là dans le syn, puisque, quand on le reconfigurait, elles revenaient.

Et qu’est-ce que ça ferait, si on en enlevait encore davantage? Pas seulement diminuer la portée des cybes, mais si on les configurait carrément à zéro?

C’était là une idée vraiment bizarre, et même un peu inquiétante. Mais irrésistible pour une petite fille curieuse comme Nathany. Elle n’annula pas tout en même temps, quand même; seulement ses yeux-cybes, pour commencer. Plus de tilleuls, plus de nuit, ou une autre sorte de noir. Mais il restait l’eau qui coulait en chuintant dans la fontaine, et d’une certaine façon, cela faisait de l’espace; ce n’était plus la cour, mais il y avait encore de l’espace. Il restait aussi les fleurs des tilleuls, qui embaumaient; et la chemise de nuit de Nathany, sa texture douce et pelucheuse contre ses épaules, sur ses genoux… Il restait surtout, en fait, le corps de Nathany: le goût de sa salive dans la bouche; sa langue contre ses dents, et sa peau contre sa peau la où ses jambes croisées en tailleur se touchaient; et le poids de son corps, même, qui lui disait où étaient le haut et le bas, et qui faisait exister le sol dur et frais sous ses fesses À travers la chemise de nuit. Il restait vraiment encore beaucoup de choses.

En réglant l’odorat-cybe à zéro, et même le goût-cybe, cela ne changeait pas tellement (le grand changement avait été la disparition de ce que Nathany percevait habituellement dans ce registre: l’odeur de l’eau, le goût de la pierre, l’odeur/goût de l’électricité...). Plus de fleurs. Plus de salive. Avec les oreilles-cybes à zéro, plus de fontaine – et plus d’espace du tout, tiens, plus de profondeur, en tout cas. Seulement un dedans et un dehors, parce qu’elle se sentait respirer, et un haut et un bas, parce qu’il restait la pression de son corps sur le sol, de ses bras sur ses genoux, de sa main sur le syn. En fait, le corps de Nathany était extrêmement là, et de proche en proche elle pouvait reconstituer tout le reste: la surface dure sous ses fesses c’était le sol de la cour où il y avait les tilleuls et la fontaine, et la surface dure contre son dos c’était le mur du BlocSpec D, qui était dans Cyblande qui était sur une planète qui était dans l’espace.
Là, en toute logique, n’est-ce pas, Nathany aurait dû annuler son toucher-cybe. Mais elle n’était quand même pas seulement logique, pas seulement curieuse. C’était une petite fille, aussi. Et elle avait de plus en plus l’impression qu’elle était en train de faire quelque chose de vilain-&-défendu. Elle attendit un peu avant de passer au stade suivant. Elle n’était pas sûre de vouloir passer au stade suivant. Elle pensait soudain aux paroles d’Uri: “Comme si on était mort, sauf qu’on est vivant”. Cela n’avait pas eu de sens, quand il l’avait dit, mais voilà que tout d’un coup, cela en aurait presque eu un. Et la question qu’elle avait posée revenait tout d’un coup avec plus de force: comment on le savait, alors, qu’on était vivant? Si on ne voyait rien, n’entendait rien, ne goûtait, ne sentait, ne touchait rien?

Qu’est-ce qui restait, quand on enlevait tout? Est-ce qu’il restait quelque chose? Si elle annulait la sensation du sol sous ses fesses et du mur contre son dos et de sa peau contre sa peau, est-ce que le sol et le mur et la cour et le BlocSpec D et la cité et la planète existeraient encore? Est-ce que son corps existerait?

Qu’est-ce qui restait, quand on avait tout enlevé?

Et finalement, Nathany annula aussi son toucher-cybe. Parce qu’elle était une petite fille, et curieuse; ou parce que c’était logique; ou parce que c’était sûrement vilain-&-défendu; ou à cause de Géroge, d’Erna, Uri ou Pomelo. Ou à cause de tout cela en même temps, est-ce que je sais? En tout cas, elle reconfigura à zéro son dernier cybe.

Et alors, qu’est-ce qui se passe? Vous voudriez bien le savoir, n’est-ce pas? Moi aussi. Mais c’est là un voyage que vous n’avez jamais fait, et moi non plus. Nathany seule peut aller au bout de ses cybes. Peut-elle en revenir? Il serait raisonnable de dire qu’un adulte a fini par passer par là, l’a retrouvée, l’a rebranchée. Raisonnable, mais ennuyeux. Et ce n’est pas vraiment ce que nous désirons savoir, n’est-ce pas? Nous voulons savoir ce qui s’est passé entre temps.

Que peut-il bien se passer? L’esprit de Nathany, où son corps n’existe plus, où peut-il bien être allé? Il paraît que nous, quand nous perdons nos ancres de chair, nous devenons comme fous, au bout d’un moment. Mais Nathany n’en a jamais eu, d’ancres. Quand elle ouvrait les yeux, le matin, si elle voulait que le papier de sa chambre soit vert et jaune plutôt que bleu, sa chambre était verte et jaune. Si elle voulait que ses broccoli goûtent le gàteau au chocolat, c’était du gàteau au chocolat qu’elle mangeait. Elle n’imagine pas vraiment, Nathany, qu’il puisse exister un monde où les choses ne sont que ce qu’elles sont, et le restent quoi que nous désirions…

Qu’arrive-t-il, alors, à Nathany? Pouvez-vous me le dire? Est-ce qu’elle est toujours là dans la cour? Est-ce qu’il y a encore une cour, d’abord? Est-ce qu’il y a jamais eu une cour? Bien sûr qu’il y avait une cour, me dites-vous: c’était la cour du BlocSpec D, qui était à Cyblande qui était sur une planète loin d’ici, et Nathany la percevait très bien quand ses sens-cybes étaient branchés, cette cour. Mais elle voyait aussi les infra-sons quand elle était dans son modep favori, Nathany. Elle entendait le parfum des tilleuls. Elle a peut-être seulement décidé de percevoir une cour avec des tilleuls, Nathany – décidé de percevoir un BlocSpec, et des gens dedans, et une ville autour, et une planète. Elle peut, avec ses cybes et son syn, n’est-ce pas?

Il y a cela, alors, me dites-vous: il y a Nathany, qui a un syn et des cybes, et tout le reste vient avec de proche en proche, le Bloc, Cyblande, la planète. D’ailleurs, nous sommes là à écouter l’histoire. Nous sommes-là, nous. Nous existons. Et donc, de proche en proche…

Mais en êtes-vous sûrs? Il y a peut-être seulement quelqu’un qui a imaginé des cybes et le syn pour les contrôler, et de proche en proche vous qui écoutez.
Bon, il y a quelqu’un, vous me dites: voilà ce qui reste quand on a tout enlevé. Il y a quelqu’un qui imagine, et alors, pourquoi pas Nathany et tout le reste, et nous, de proche en proche?

Peut-être. J’y penserai. C’est une idée à suivre. Mais vous, pensez à ceci: pouvez-vous me dire quel bruit fait un arbre qui tombe dans une forêt où il n’y personne pour l’entendre? Pouvez-vous me dire le bruit d’une seule main qui applaudit? Le silence? Êtes-vous sûrs?

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  • Cinq recueils de nouvelles, en France et au Québec (L’oeil de la nuit, Janus, Ailleurs et au Japon, La Maison au bord de la mer, (Alire 2000), Le Jeu des coquilles de Nautilus (idem, 2003), Vraies Histoires fausses, autofiction mobile (nouvelles brèves), Gatineau, Vents d’Ouest, 2004). De nombreuses fictions publiées dans diverses revues et collectifs au Québec (Solaris, imagine…, XYZ, Arcade, Le Sabord, etc, au Canada (les collectifs Tesseracts), en France (Fiction, Galaxie, Yellow Submarine…) et aux USA (Amazing, Tomorrow…). Plusieurs romans publiés en France et au Québec et traduits en anglais (Canada, Grande-Bretagne, USA), et en allemand (Le Silence de la Cité, 1982, Chroniques du Pays des Mères, 1992, , Les Voyageurs malgré eux, 1996, Dreams of the sea, 2003) ; autres publications : Tyranal, cinq volumes (1996-1997, en cours de traduction en anglais)

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  • Une trentaine de prix en France, au Québec, au Canada et aux USA. Grand Prix de la SF Québécoise (1996), Prix du Gala du Livre du Saguenay-Lac Saint-Jean (1996), Prix Boréal (1997) pour Tyranal. Prix les plus récents : Prix du Conseil du Statut de la femme, “Femme et littérature” (1998) ; Prix Boréal 2000 de la meilleure nouvelle (“Les dents du Dragon” dans La Maison au bord de la mer) ; Prix Aurora 2004 de la meilleure nouvelle en franais (“La Course de Kathryn”, dans Le Jeu des coquilles de Nautilus).

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