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De la vie de l'image, ou qu'est-ce qui fait courir les parisiens ? :: Emilie Houssa ::

11 October 2007

Résumé : Paris s’offre en images, il est là notre nouveau régime (politique, social et culturel) français. J’aurais voulu me sentir perdue, beaucoup plus perdue dans cette « nouvelle France » que je n’espérais pas connaître, dans cette ville lumière où plus rien ne brille mais tout fait image. Des images qui hantent chaque mètre carré du quotidien parisien et que je me propose maintenant de disséquer.

Abstract: Paris is offered in images, our new French system is there (political, social and cultural). I would have liked to feel lost, much more lost in this “New France” that I was hoping not to know, in this city of lights where nothing shines but everything makes image. Images that haunt every square feet of the Parisian day-to-day and that I now propose myself to dissect.

Je rentre à Paris pour deux mois après six mois passés à Montréal où je m’installe pour quatre ans. Paradoxalement je me sens étrangère dans un Paris que je connais si bien. Si Paris est ma ville, si tout m’est automatique (les rues, les stations de métro, le sac collé au ventre et les faces mornes des gens) mon « moi » ne se trouve plus là. Je ne sais pas trop où il est d’ailleurs, entre Paris et Montréal, sûrement au milieu de l’océan. Cette distance, qui fait désormais partie de moi, me permet un regard plus détaché, plus critique aussi sur la vie parisienne aujourd’hui.

A Paris, il fait gris, mais ce n’est pas tant le climat qui rend l’atmosphère lourde, c’est un ensemble : les gens courent et ne marchent pas, tout doit se faire vite et tout passe par l’image, tous, partout, « font » de l’image. Une femme passe à vélo, simple et souriante, mais son sourire s’adresse à un caméraman de la télévision qui la suit en scooter. Les téléphones portables sont dans toutes les mains, chacun transporte son petit monde en soi et pour les autres. La vie privée se déverse, très fort et à toute vitesse dans le flot de pas et d’images qui circulent en masse.

Ces images reprennent bien les clichés touristiques de Paris. Un Paris haussmannien s’offrant en déclinaison de gris dans lequel se déchaînent un Paris bohême et un Paris populaire qui ajoutent couleurs et brin de folie à ce décor de maison de poupée. Paris s‘étire comme une série de carte postale. Paris s’imagine. Et la politique en est le premier reflet. M. Sarkozy s‘étale, s’affiche partout et sur toutes les lèvres, car le nouveau gouvernement est avant tout un grand spectacle : des marionnettes qui stigmatisent « l’ouverture », « la novation », jusqu‘à « la féminisation », alors que la politique française s’enferme plus que jamais dans une vision conservatrice, sécuritaire où le travail, la famille et la patrie sont les refrains quotidiens. Face à ça, j’ai peur de marcher dans une ville qui n’est plus qu’une image : celle du journal de 20 heures. J’ai peur aussi de retrouver ces gens, mes amis qui se sont battus et ont souffert dans leur chair l‘élection de M. Sarkozy. Alors que moi, éloignée, absente, je ne pouvais que regarder et frémir à distance sans vivre cette invasion. Et pourtant l’invasion est palpable partout : les émissions de radio un peu trop gauchistes ferment sur les ondes publiques ( La Bande à Bonnot sur France Inter). Les émissions de télévision qui dissèquent l’image ne sont pas renouvelées ( Arrêt sur images sur France 5). L’image est partout mais c’est une image muette, vide de sens et, « officiellement », vide de propos officiels : une image action, une image refrain sans trop de parole et avec beaucoup, beaucoup, de faux reflets.

La mobilité rend errant. J’erre dans une foule compacte qui ne semble pas vouloir s’arrêter et, en même temps, je reprends vite des automatismes laissés. J’aurais aimé rester sur mon nuage de touriste dans ma ville, mais le plan de métro s’affiche déjà dans mon cerveau, mon pas court, je ressens un manque immense de ne pas avoir de téléphone portable pour communiquer sur tous et toutes, sur tout et rien et par-dessus tout je suis envahie du sentiment profond d‘être toujours en train de manquer quelque chose. Partout des cinémas, des théâtres, des expositions avec à chaque porte une foule de plus en plus dense qui s’oppresse et presse une soif de culture jamais étanchée. Un besoin culturel dicté par Télérama et les lois du marché, il faut voir cette expo, ce film, il faut profiter de Paris, capitale culturelle, mais de quelle culture parle-t-on ici ? C’est Mozart qui sonne sur les téléphones portables, et ce sont ces mêmes téléphones qui, transformés en appareils photo, capturent nos vies pour en faire œuvre, pour en faire œuvre ? vraiment ? Chacun mitraille sa voisine, son voisin, « un truc rigolo »… mais surtout chacun s’affiche, « paraît ». Chacun devient image, une image qui se crée, qui se meut, une image qui perd peu à peu son opacité, sa densité humaine pour devenir une ombre, mais une ombre médiatique (ou si ce n’est médiatisée, tout du moins médiatisable). Et dans ce jeu de reflets, les arts médiatiques imprègnent la ville, la vie et jusqu’au pas des gens. Le Centre Pompidou ne s’y trompe d’ailleurs pas, quand il expose « les airs de Paris », un projet qui veut montrer les différentes représentations de Paris au fil de l‘évolution des technologies artistiques, le portable (mot révélateur désignant l’ordinateur ou le téléphone dans le dialecte parisien) trouve une place de choix dans ce travail. Le catalogue de cette exposition insiste sur le fait que l’ordinateur et plus généralement l’image numérique ont radicalement changé notre perception de la ville, car ils ont transformé notre être citadin, notre « être à la ville ».

Dans ce monde d’image où chacun cherche à se faire voir, les « professionnels » de l’information et de l’art sont de plus en plus discrédités. Armé de téléphones portables, transformés en appareil photo ou caméra vidéo quand il faut, chacun se met en scène dans la ville. La ville devient matière première d‘événements (informatifs ou artistiques). La ville, c’est-à-dire le quotidien, le tous-les-jours, le chacun en soi et pour soi. Les gens construisent, toujours en courant d’ailleurs, des micro-bulles qui, si elles se déplacent, ne se confrontent que rarement aux autres. Cet environnement est poussé à son apogée dans le métro : chacun rêve et se rêve à l’aide d‘écouteurs et de portables dans un lieu clos où s’entassent des milliers d’autres rêveurs. Le portable multifonction (possédant lecteur de musique, de télévision, même de jeux vidéo et jusqu‘à internet) devient la porte d‘évasion dans un métro plein à craquer qui n’avance, de toute façon, jamais assez vite. Mais ces multitudes de fenêtres qui s’entassent, comme autant de voyageurs dans les wagons, ne sont pas, pour autant, des aires de communication. Le téléphone portable, élément de communication par excellence, devient outil premier d’isolement. Et quand une voix traverse le silence de ces milliers de bulles pour crier : « j’entends rien, je peux pas te parler, je suis dans le métro », chacun se sent trahi, envahi, transpercé de toute part par ces mots dénués de toute signification logique (si on ne peut pas parlé on ne décroche pas un point c’est tout !). Et des centaines de regards vitreux lancent à la voix (et non pas vraiment à la personne) un jet de reproche et de mépris qui semble dire : « mais qui es-tu pour oser traverser notre monde ? » Finalement, pour oser déverser tout haut une intimité que chacun cultive tout bas. Car ces milliers de bulles constituent des mondes individuels et fermés qui ne s’adressent qu‘à la personne qui les crée, ou qui croit les créer (les entreprises de communication sont en effet là pour faire naître le besoin, l’envie et jusqu’au goût de chacun). Les films, les informations, les musiques, les images sont à portée de bouches et d’oreilles alors que la personne en face, le visage presque collé au notre, s‘éloigne de plus en plus dans une mer de communication à sens unique.

Cette incompréhension première, cette incommunication radicale constitue le facteur élémentaire d’une politique répressive et populiste. L’homme politique d’aujourd’hui doit s’adresser à chacun, l’enfermant dans sa bulle et valorisant l’individualisme au détriment d’une pensée sociale. Et ce principe devient problème, problème de médiatisation, bien sûr, mais problème de politisation surtout. Chaque lutte s’enregistre et chaque lutte doit faire image pour avoir une valeur, une existence. Ce jeu d’image sans reflet stigmatise chaque action, qu’elle soit gouvernementale ou manifestante. Chacun mange, happe, capte l’autre avec pour seule résonance, avec pour seul motif les gros titres des médias. Le gouvernement pose avec beaucoup de bruit des lois qui dans les faits sont anti-constitutionnelles, les militants, de leur côté, savent qu’une voiture brûlée, c’est une minute assurée au journal de 20 heures. Pour la génération actuelle il ne s’agit plus de descendre dans la rue pour s’assurer une place au soleil, comme l’a longtemps symbolisé Mai 68, il faut organiser des actions pour espérer un regard médiatique. La lutte s’organise à court terme, celui du journal télévisé. Et ce sont ces petits mondes d’imaginaires individuels, collés à défaut d’espace et de temps, qui forment une société. Une société parisienne énigmatique et si peu représentative finalement de la France dans son ensemble.

J’erre dans cette ville d’images, dans ce monde de bulles comme si je suffoquais ou tentais de nager dans une bouteille de champagne qu’on a trop secouée et qui semble sur le point d’exploser. Est-ce que c’est ça Paris ? Est-ce que ça a toujours été ça ? Ou est-ce moi que ne m’habitue plus à ce rythme effréné où chaque moment m’apparaît comme un sprint final, comme la dernière ligne droite. Mais la ligne droite de quelle course et pour mener où ? J’ai dû manquer une étape, je ne vois pas pourquoi il faut courir, je n’arrive pas à m’attacher à une image, je ne me sens plus trop à ma place.
Oui, la mobilité rend errant.

Biographie
Emilie Houssa
Née le 10/05/1983 (française)
Première année de doctorat à l’UQÀM sous la direction de Vincent Lavoie.

Mon sujet de recherche porte sur les nouvelles formes visuelles d’information au regard des technologies médiatiques contemporaines. Le champ d’analyse spécifique pour ce projet est le cinéma documentaire. Ces recherches s’appuient sur de nombreuses questions tels que la notion de contre-information ou le problème de document immédiat. L’enjeu est de définir les nouveaux « types » d’image d’information contemporaine et d’en déterminer l’impact sur nos sociétés.

Intro

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A l'avant plan / feature

The Distributed Social Cinema of SPECFLIC :: Adriene Jenik

Ten Steps Towards Suspended Mobility in Cyberspace :: Helen Varley Jamieson

De la vie de l'image, ou qu'est-ce qui fait courir les parisiens ? :: Emilie Houssa

Complements de programme / Programming Extra

Chronique rotterdamoise :: To Interact or Not to Interact :: Sophie Le-Phat Ho

Chronique art Web :: Revisiter l’histoire de l’art :: Marianne Cloutier

Chronique Actualité : Point de fuite :: Chantal Dumas et Rose-Marie E. Goulet


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