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Récit d’un récit : Multiplicité du théâtre de la pensée :: Maryse Gagné

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Quand j'ai choisi d'approfondir le sujet des arts de la mémoire et de le relier à un récit de pratique, j'étais loin de me douter de la multiplicité des embranchements que ce thème dévoilerait.   Déjà lié, sans le savoir, au projet de vidéo d'art que j'avais choisi de relater dans mon récit, il m'est apparu être aussi relié au Web en tant que nouveau théâtre de la mémoire.   Alain Montesse (2002) soutient que les lieux de la rhétorique aux représentations tridimension­nelles de l'informatique en passant par les théâtres du monde, nous ne pouvons que constater l'attrait qu'exercent les méta­phores architecturales pour l'organisation de nos mémoires 2. Les lieux de la mémoire individuelle semblent aussi une métaphore du cyberespace.   La multiplication et l'invasion des images sur la toile a créé un lieu similaire à notre mémoire individuelle. Chacune de nos déambulations peut être une manière de créer du sens, une nouvelle cartographie de ces lieux désordonnés.   Écrits au 1 er siècle après Jésus-Christ, les mots de Saint-Augustin concernant la mémoire m'apparaissent aussi comme une description du réseau : « Voici, dans les plaines, dans les grottes, dans les cavernes incalculables (de ma mémoire), pleines à un point incalculable d'un nombre incalculable de sortes de choses, les unes présentes en tant qu'images, comme tous les corps; les autres en elles-mêmes, comme les arts; les autres au moyen de certaines notions et d'impressions, comme les sentiments de l'esprit, que la mémoire retient, même quand l'esprit ne le sent pas, bien que tout ce qui se trouve dans la (mémoire) se trouve également dans l'esprit — à travers toutes ces choses, je cours,   je vole, je plonge ici et là, aussi profondément que je peux, et je ne trouve jamais de limite. 3 »

Écrire un récit de pratique est une incursion subjective dans les paysages mouvants de la mémoire.   J'étais à la recherche de fragments, de souvenirs, dans un lieu de ma mémoire agité et encore instable. Déambuler dans ces lieux incendiés pour retrouver et fixer ces traces dans un récit me semblait donc être une conquête du chaos. «  L'oubli est un fleuve, le Léthé, un fleuve de mort; boire de son eau fait perdre conscience et mémoire, mène au royaume des ombres.   Mémoire, Mnémosyne, est elle aussi eau courante, « fontaine d'immortalité, (qui) assure au défunt sa survie jusqu'à l'au-delà.   Il importe aux hommes de canaliser ce fleuve dont l'eau, faite pour s'écouler toujours, fuit, abandonne tous les récipients dans lesquels on la verse. 4 »

Dans mon récit, je relate qu'une collègue amie qui était encore à l'école au moment de l'incendie, m'a tenue informée des événements à mesure qu'ils se déroulaient, par téléphone cellulaire.   Je pouvais donc « voir », avec ses descriptions, la toiture de l'école qui flambait.   Je pouvais présumer, grâce à ma mémoire des lieux, de quelle classe, quel bureau et quels documents étaient en train de disparaître.   J'imaginais tout cela d'autant plus facilement que j'avais déjà vécu un incendie à mon domicile où j'avais presque tout perdu.   Ma mémoire était sollicitée à maints égards.   Lorsque tout s'écroule, qu'il ne reste plus rien, il nous reste à associer des lieux avec des images, dans notre mémoire, pour se rappeler de ce qu'on a perdu.   Il nous faut construire un édifice en pensée, un palais de mémoire. Je pensais donc à tout ce que je perdrais dans l'incendie.   Dans ma classe, il y avait mon précieux disque dur externe, ma mémoire professionnelle.   Je réalisais que j'avais déposé sur ce disque des années de projets, de réflexions, de recherches et qu'il y avait bien longtemps que je n'avais pas sauvegardé ces documents ailleurs.   Alain Montesse (2002) soutient que notre mémoire interne se vide dans les ordinateurs… Peut-on croire que cette procédure soit sans effet sur notre propre mémoire? Je risquais un « trou de mémoire ».   Je savais déjà qu'un gouffre séparerait dorénavant l'avant et l'après.   Il m'arrive encore parfois, 13 ans après l'incendie de mon domicile, de chercher avec entêtement un document, un livre ou un objet, pour réaliser au bout du compte qu'il n'existait que dans ma mémoire d'avant l'événement.   Le soir de l'incendie de mon école, je me suis couchée très tard et je n'ai pas beaucoup dormi.   Si j'ai rêvé, ce fut sûrement d' imagine agentes 5, ces images qui frappent avec force et adhèrent ainsi à l'âme.

La démarche du récit de pratique a révélé que les lieux de ma mémoire étaient liés à de larges passages souterrains. À l'instar de Saint-Augustin, je suis allée « (…) aux domaines et aux vastes palais de la mémoire (campos et lata praetoria memoriae) où se trouvent les trésors d'innombrables images, qu'on y a apportées en les tirant de toutes les choses perçues par les sens: y sont déposés tous les produits de notre pensée, obtenus en amplifiant ou en réduisant les perception des sens ou en les transformant d'une façon ou d'une autre; j'y trouve aussi tout ce qui y a été mis en dépôt et en réserve et qui n'a pas été encore englouti et enterré par l'oubli. Quand j'entre là, j'évoque toutes les images que je veux. Certaines se présentent tout de suite, d'autres se font désirer plus longtemps, comme si je les tirais de réceptacles plus secrets. D'autres accourent en masse et, alors que j'en cherche et que j'en veux d'autres, elles se mettent en avant avec l'air de dire: « ne serait-ce pas moi? 6 »

Emportée par la curiosité et par l'audace, j'empruntai ces passages qui me révélèrent, dans leurs nombreuses ramifications, du sens caché.   Le projet décrit dans mon récit était une association d'images dans des lieux.   Les élèves avaient été invités à choisir une émotion forte qu'ils avaient vécue lors de l'incendie de l'école et la traduire en une métaphore.   Ils devaient transposer ensuite cette métaphore dans un lieu. C'est à rebours que j'ai réalisé que le concept était étrangement relié aux artes memoriae , anciens arts de la mémoire. Dans son livre sur Anselm Kiefer, Daniel Arasse (2001) souligne la relation ancienne que ce type d'art de la mémoire a entretenu avec les arts visuels.   Elle permet de percevoir la logique qui sous-tend l'association des lieux (architecturaux) et des images qui y sont placées.   L'art de la mémoire   est basé sur la mise en scène d'images actives, les imagines agentes dans des lieux, imaginaires ou inspirés d'architectures préexistantes. Cet art, lié à la rhétorique, s'adressait à l'orateur.   Pour mémoriser son discours, il était recommandé de se représenter un bâtiment avec un certain nombre de lieux ( Loci ), se succédant dans un ordre déterminé, et, dans ces lieux, l'orateur devait placer des imagine agentes, des images qui sont exceptionnellement belles ou répugnantes, comiques ou ridicules : ces images actives devaient être choisies en lien avec le discours pour permettre à l'orateur de retrouver, au moment voulu, tous les arguments de son discours, dans l'ordre voulu.   Le choix de telles images tenait à ce qu'elles frappaient avec force et adhéraient ainsi à l'âme. Au moment où il prononçait son discours, l'orateur n'avait plus qu'à parcourir mentalement son bâtiment de mémoire pour retrouver chaque argument à sa juste place 7.   Dans les projets des élèves, il semble y avoir des imagines agentes ; une fille agite violemment les barreaux d'une cage avec un regard fou et son cri ressemble au miaulement d'un chat écorché. Ailleurs, un homme ensanglanté, bras ouverts, puis un homme avec un chapeau de paille qui ouvre une bouche immense, édentée et horrible. Ces images actives, trouvées sur l'Internet et placées dans l'école sinistrée et dans l'école d'accueil, sont montrées une fraction de seconde, le temps de « frapper l'âme ».   Je crois que, concernant le sinistre de 2006, la mémoire des projets sera dorénavant indissociable de l'événement réel pour les élèves qui ont réalisé les vidéos et peut-être même pour ceux qui les ont visionné.

 


La piscine vidéo dirigée par Maryse Gagné

 


Les cercles vidéo dirigée par Maryse Gagné



La cage vidéo dirigée par Maryse Gagné


Le non lieu 1 vidéo dirigée par Maryse Gagné



Le non lieu 2 vidéo dirigée par Maryse Gagné

Après avoir écrit mon récit de pratique, j'ai décidé de le présenter sur Internet sous la forme d'un blogue et j'ai invité des collègues enseignants en arts, des élèves qui ont participé au projet et même des inconnus à me faire part de leurs impressions. Dans ce blogue, j'ai déposé des fragments visuels des projets sur une section de la carte de l'île de Montréal.   En cliquant sur les divers lieux, on peut voir les images dans les lieux où elles ont été créées.   Il m'est apparu intéressant de déposer mon récit dans ce vaste lieu de mémoire collective car le réseau facilite la rencontre des mémoires.

Mes réflexions m'ont donc amenée à concevoir qu'avec les matériaux divers du net -les Å“uvres de pensée, les archives, les témoignages, etc.- il est possible de bâtir nos lieux de mémoire.   Le glaneur et la glaneuse du cyberespace peuvent être des architectes d'un nouveau genre.   Selon Alain Montesse (2002), les nouvelles technologies réactualisent les anciennes pratiques des arts de la mémoire.   «  [ … ] de nos jours, le cyberespace, [ … ] , apparaît comme la forme la plus contemporaine et la plus générale de ces constructions mémorielles : un palais de mémoire étendu aux dimensions de l'ensemble de l'humanité.   (…) Si les anciens stockaient leurs connaissances sous forme d'images actives dans des architectures mentales, ne peut-on dire que nous stockons les notres sous forme d'icônes dynamiques, dans des architectures informatiques? »   Un regard extérieur ou distrait peut n'y voir qu'une masse confuse d'informations, de réalités, amoncelées pêle-mêle.   Pour moi, le principe organisateur du cyberespace, comme de la mémoire individuelle, est le désir, ici et maintenant.   Sur le web, les moteurs de recherche sont les véhicules du désir.   Le désir de l'internaute, traduit en mots-clé, investit la toile de sens et permet de lui octroyer le statut de palais de mémoire.   Chaque déambulation devient une tentative de conquête du chaos.

Notes

1Dans mon récit de pratique, je tente de comprendre, à partir de ma propre expérience, l'enseignement des arts comme un travail de création. J'invite des collègues enseignants en arts, des élèves qui ont participé au projet et même des inconnus, s'ils venaient à passer, à partager, qui leurs souvenirs, qui leurs opinions sur ce récit.

Gagné, Maryse.   Décembre 2008.   Récit de pratique et arts de la mémoire.   Consulté le 20 décembre 2008.   www.marysegagne.com

2Montesse, A. (dir.pub).   (2002). Nouvelles technologies et art de la mémoire, Paris, Éditions 00h00 Zéro heure.

3 Yates, F.   (1975).   L'art de la mémoire .   Trad. De l'anglais par Daniel Arasse.   Paris : Gallimard.   p.59-60

4 Montesse, A. (dir.pub).   (2002). Nouvelles technologies et art de la mémoire, Paris, Éditions 00h00 Zéro heure.

5 Les imagine agentes   sont exceptionnellement belles ou répugnantes, couronnées ou vêtues de pourpre, enlaidies ou défigurées avec du sang ou de la boue, barbouillées de peinture rouge, comiques ou ridicules : le choix de telles images tient à ce qu'elles frappent avec force et adhèrent ainsi à l'âme.   Ainsi le traité Ad Herrenium   décrit-il l'image forte, excitante, et donc mnémonique, de "deux acteurs célèbres en train de se maquiller", tachant de rouge leurs joues (p. 26). En bref, une bonne image mnémonique est rouge, violente, frappante, "dramatique", en un mot théâtrale.   Yates, F.   (1975).   L'art de la mémoire .   Paris : Gallimard.

6 Saint Augustin, confessions. In Yates, F.

7 « L'histoire de Simonide est citée, tel un mythe fondateur, dans de nombreux textes sur la mémoire.

Simonide, [ … ] , est un aède, l'un de ces poètes lyri­ques errants qui sèment dans la Grèce antique non seulement les parcelles d'une mémoire collective mais aussi des odes à de riches mécènes. C'est lors de l'une de ces prestations que se déroule l'anecdote fondatrice de la méthode dite des images et des lieux [ … ]  ».   Montesse (2002).  

« Mandé par Scopas, un noble de Thessalie, pour chanter sa louange, Simonide négocie sa rémunération et compose un panégyrique.   Le soir du banquet, [ … ] [alors que] Simonide est mandé hors de la maison par un messager [ … ] la salle s'écroule, ne laissant de survivants que lui-même.   Les secours arrivent et avec eux, les familles des victimes.   Celles-ci sont paniquées car les corps méconnaissables ne peuvent être identifiés.   Simonide, se souvenant de la configuration des lieux et des visages des convives, pourra seul nommer les cadavres, leur assurant un passage honorable vers l'au-delà ».   Montesse (2002).

Biographie

Maryse Gagné est enseignante depuis 14 ans. Elle enseigne actuellement la didactique des arts médiatiques à l’UQAM et les arts médiatiques à l’école secondaire Père-Marquette de la commission scolaire de Montréal. Elle a travaillé à la conception de logiciels éducatifs et elle œuvre à l’implantation et à la valorisation des nouvelles technologies dans le milieu de l’enseignement des arts visuels au Québec. Elle est diplômée de la maîtrise en arts visuels et médiatiques, de l’UQAM, et poursuit des études de troisième cycle en études et pratiques des arts à l’Université du Québec à Montréal. Ses études portent principalement sur l’enseignement des arts plastiques et médiatiques comme lieu de création.