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The World's Lot :: By Albertine Bouquet

                                                                                         Un nageur, pour moi, c'est dĂ©jĂ  un noyĂ©.
                                                                       Le peintre dans Le Quai des brumes de Marcel CarnĂ©

                                                                                                                         We shall be judged.
                                                                                                    Current 93, « The Inmost Night »

En envisageant cette première chronique dans .dpi, il ne m'était pas venu à l'esprit de réfléchir aux romans de Nelly Arcan. En réalité, n'eût été de son suicide le 24 septembre 2009, je n'y aurais pas pensé avant longtemps sans doute. Néanmoins, si je ne m'y étais pas attardée auparavant, si je ne l'avais pas déjà lue, aimée, et si, surtout, je n'avais pas écrit par le passé à son sujet sur mon blogue 1, je n'aurais pas jugé décent de témoigner subitement de mon intérêt. Je m'étais toutefois fait une mission de la défendre contre certains propos, oscillant entre la simple bêtise et la violence à peine voilée, tenus dans les médias et la blogosphère d'alors. Comme si elle avait eu besoin de l'aide d'une nobody comme moi. Peu m'importait, j'étais bien résolue à donner ce que je n'avais pas à celle qui n'en voudrait pas.

Entre autres choses, j'ai Ă©crit Ă  propos d' Ă€ ciel ouvert2  : « Comment pouvais-je suivre alors aussi fĂ©rocement les dĂ©boires de deux niaiseuses bronzĂ©es abonnĂ©es au gym et au bistouri des maĂ®tres de la beautĂ© universelle, amoureuses d'un twit qui baise mal? Toute la puissance de la littĂ©rature est lĂ . 3 » J'essayais Ă  tout le moins de me convaincre que moi, contrairement aux autres, je parvenais Ă  saisir la puissance de la littĂ©rature au-delĂ  des clichĂ©s de la compĂ©tition fĂ©minine et du triomphe de la jeunesse auxquels se limitaient, croyais-je Ă  mon corps dĂ©fendant, la pensĂ©e et les Ă©crits de Nelly Arcan. La vĂ©ritĂ©, c'est que je ne pouvais faire autrement que de revenir Ă  ces clichĂ©s qui me dĂ©goĂ»taient en pensant Ă  ses textes. Ce n'est qu'Ă  la suite de son acte ultime que je suis parvenue Ă  les relire en y voyant vraiment davantage. Ă€ chacun ses clichĂ©s prĂ©fĂ©rĂ©s. Pour ma part, je n'ai jamais pu demeurer insensible Ă  celui de l'artiste qui perd son combat contre le monde. Ou peut-ĂŞtre le gagne : « On est entrĂ©s en guerre et si tu l'as remportĂ©e, ce n'Ă©tait pas parce que tu Ă©tais mieux armĂ© mais parce que pour moi elle n'est toujours pas finie, gagner veut dire laisser tomber, gagner c'est avant tout oublier et laisser l'autre Ă  son sentiment d'inachèvement. Â» (Folle4, p. 151) C'est ce combat de l'Ă©crivaine contre le monde que j'ai dĂ©couvert Ă  son instant dernier. J'aurais pourtant dĂ» le voir bien avant, dès ma première lecture de ses romans : ce combat les traversait dĂ©jĂ .

Par une telle posture, peut-ĂŞtre serais-je susceptible d'ĂŞtre accusĂ©e de commettre cet immense tort contre son Ĺ“uvre dont tout un chacun a tentĂ© de nous prĂ©venir après sa mort. On ne doit surtout pas, s'est-on empressĂ© de nous dire en raison de l'omniprĂ©sence du suicide au cĹ“ur de ses romans, relire les textes de Nelly Arcan en y cherchant des signes de sa mort Ă  venir. Certes. Nelly, a-t-on aussi tenu Ă  nous prĂ©ciser, aimait rire et faire la fĂŞte. Je veux bien. Il ne faudrait cependant pas non plus relire l'ensemble de ses textes en y voyant un irrĂ©sistible hymne Ă  la vie, comme on nous l'a suggĂ©rĂ© Ă  mots couverts. Ă€ la suite de son suicide, a-t-on gardĂ© de nous dire, son Ĺ“uvre est devenue intolĂ©rable parce que nous connaissions dĂ©sormais l'issue du combat esquissĂ©e par l'Ă©crivaine ­­– mais pourtant pas celui de son Ĺ“uvre, toujours en cours. Et c'est dans l'espoir de le faire triompher peut-ĂŞtre qu'il faudrait accepter de l'entendre dĂ©sormais. L'Ă©crivaine n'Ă©tait d'ailleurs pas dupe du refus par ses lecteurs d'une pleine rĂ©ception de son premier roman qui se cachait derrière son succès en librairie : «  Souvent je te disais que le problème, avec ce premier livre, Ă©tait que tout le monde l'avait aimĂ© mais que personne ne l'avait lu jusqu'au bout, et que la dĂ©mission de mes lecteurs devant Putain m'empĂŞcherait peut-ĂŞtre de terminer le second. Â» (Folle, p. 168) Le seul hommage Ă  son Ĺ“uvre qui vaille est de ne pas se rĂ©signer Ă  cette dĂ©mission.

Le programme littĂ©raire, que Nelly Arcan a formulĂ© dans une rĂ©ponse Ă  la lettre de Victor-LĂ©vy Beaulieu5 contre les jeunes Ă©crivains de l'Ă©poque, Ă©tait ambitieux : « Le rĂ´le de l'Ă©crivain est de faire entendre la singularitĂ© d'une voix et d'une vision. Cette vision, il va sans dire, est par nature apte Ă  ĂŞtre partagĂ©e et reconnue par les autres, et elle doit s'interroger sur les fondements de l'humanitĂ©. 6 » Nelly Arcan avait la trempe d'une grande Ă©crivaine. Elle ne manquait pas d'envergure. L'Ă©nonciation de sa conception de la littĂ©rature dĂ©joue les idĂ©es prĂ©conçues sur le caractère narcissique du genre autofictionnel – dans lequel l'ont confinĂ©e ses deux premiers livres et auquel elle a un peu maladroitement essayĂ© d'Ă©chapper dans son troisième – en dĂ©crivant contre toute attente comment l'expression de la singularitĂ© vise pour elle Ă  rejoindre l'expĂ©rience commune.

Nul n'a omis de remarquer dans ses deux premiers livres le je qui Ă©nonce. Ce qui est immanquablement restĂ© dans l'ombre ce sont plutĂ´t ses destinataires : le vous de Putain7 et le tu de Folle, pas moins essentiels que ce je. Ils sont pourtant soulignĂ©s d'entrĂ©e de jeu. Putain commence par ces mots : « Je n'ai pas l'habitude de m'adresser aux autres lorsque je parle, voilĂ  pourquoi il n'y a rien qui puisse m'arrĂŞter, d'ailleurs que puis-je vous dire sans vous affoler Â» (Putain, p. 7) Le roman revĂŞt la forme d'un dĂ©versement, d'un flot que nul ne pourra arrĂŞter, par les phrases interminables d'une jeune femme qui, pour la première fois, prend la parole et dĂ©couvre, ce faisant, sa propre parole, par son rĂ©cit qui fonctionne par accumulation, par une succession de paragraphes commençant presque tous par la conjonction « et Â».

Le vous de Putain est tendu vers celui qui sera prĂŞt Ă  l'entendre, destinataire inconnu, mais espĂ©rĂ©, capable de se distinguer de ses clients qui, nous rĂ©pète-t-elle, refusaient sa parole et auxquels elle opposait son acharnement Ă  leur parler de ce qu'ils ne voulaient pas entendre. Seule sa prise de parole lui permettra de racheter « sa contribution Ă  ce qu'il y a de pire dans la vie Â» :

Et si je meurs avant mon suicide, c'est qu'on m'aura assassinée, je mourrai entre les mains d'un fou, étranglée par un client parce que j'aurai dit un mot de trop ou parce que j'aurai refusé de parler, de dire oui c'est vrai, les putains sont des menteuses, de sales garces qui éblouissent les autres femmes, les emportant en masse loin de leur mari, vers un monde surpeuplé et sans famille, je mourrai d'avoir tu ce que je pense passionnément, ma contribution à ce qu'il y a de pire dans la vie, j'aurai passé ma vie à ignorer tout du monde extérieur. (Putain, p. 87)

Cette contribution effroyable, dont elle s'arroge la responsabilitĂ©, repose dans sa participation Ă  l'effondrement des rapports humains, condamnation dirigĂ©e contre elle-mĂŞme qui revient en Ă©cho dans Folle :

Quand je pense à tous les hommes que j'ai sucés pour de l'argent, quand je pense aux photos de moi sur le Net qui ont mené tant d'hommes à se branler et à ma contribution à ce qu'il y a de pire, au détournement des masses envoûtées qui s'imaginent que les femmes les réclament […]. (Folle, p. 175)

L'obsession de la pornographie au centre de Folle n'est pas une simple expression de la jalousie, comme on pourrait le croire au premier abord et comme le suggère le paratexte. Elle est l'incarnation de la hantise du mouvement qui conduit vers la destruction de l'humanitĂ© dont Nelly Arcan avait entamĂ© la description dans Putain. L'amoureux perdu de la narratrice de Folle n'est pas davantage le vĂ©ritable destinataire du roman. La prolifĂ©ration de tu pourrait donner Ă  croire que le roman se consacre Ă  la construction d'une figure. Il n'en est rien. Le tu de Folle n'acquiert pas de l'importance en raison de sa grandeur et de sa singularitĂ©, au contraire de ce qu'elle en dit, mais bien en raison de sa petitesse et de sa banalitĂ©. L'histoire de leur amour est banale, commune Ă  des milliers de couples de leur Ă©poque. Et c'est pour ça que Nelly Arcan la raconte, parce qu'elle est « apte Ă  ĂŞtre partagĂ©e Â». Si le rĂ©cit se construit comme une lettre d'amour et une note de suicide, il est d'abord et avant tout une missive adressĂ©e Ă  ses contemporains, Ă  son Ă©poque Ă  laquelle son ancien amoureux adhère sans rĂ©serve. Ă€ travers cette lettre se profile le rĂ©cit de tous les dĂ©chirements humains. Folle retrace « l'histoire des cicatrices, [dĂ©crit] le sort du monde quand le monde est dĂ©truit. Â» (Folle, p. 168)

L'univers de Nelly Arcan prend place dans un temps de l'après, dans un temps qui succède Ă  la destruction du monde, Ă  l'effondrement des rapports humains – que seule, peut-ĂŞtre, la littĂ©rature pourrait parvenir Ă  raviver. En plus d'Ă©voquer sa place au sein de l'humanitĂ©, elle s'inscrit plus prĂ©cisĂ©ment dans une lignĂ©e, non celle de sa mère dont elle refuse violemment tout legs, mais celle de son père, dont elle se fait l'hĂ©ritière dans Putain, et celle de son grand-père dans Folle, tous deux en attente du Jugement dernier :

Et puis il y avait mon père qui ne dormait pas et qui croyait en Dieu, d'ailleurs il ne faisait que ça, croire en Dieu, parler de Dieu, prévoir le pire pour tous et se préparer pour le Jugement dernier, dénoncer les hommes à l'heure des nouvelles pendant le souper, pendant que le tiers-monde meurt de faim disait-il chaque fois, quelle honte de vivre ici si facilement, si grassement […]. (Putain, p. 10)

Contrairement Ă  son père et son grand-père, elle ne fait pas qu'attendre le Jugement dernier, elle l'Ă©nonce. Elle ne l'attend pas, il est dĂ©jĂ  arrivĂ© :

Tu détestais mon habitude d'invoquer le pire dans tout, le pire dans les fous rires et dans les chasses à l'homme autour d'une table quand l'un veut chatouiller l'autre, le pire dans les jouets d'enfants dont les fabricants ont dû évaluer le potentiel à s'enflammer et déterminer le moment de l'explosion à cause des risques de procès, et même le pire dans le pire quand pour fuir la solitude, on doit endurer le bonheur au grand jour des couples qui sortent au printemps. (Folle, p. 143)

Non seulement l'Ă©nonce-t-elle, elle le fait advenir dans sa vie plutĂ´t que de l'observer avec dĂ©tachement, avec cynisme, Ă  la manière d'un journaliste, comme son ancien amoureux : « Pour toi, Ă©crire voulait dire Ă©crire et non mourir au quotidien, Ă©crire voulait dire l'histoire bien ficelĂ©e de l'information et non la torture, Ă  cet Ă©gard tu disais que ton journalisme Ă©tait efficace et mon Ă©criture, nocive. Â» (Folle , p. 143) Son Ă©criture est nocive, c'est indĂ©niable, parce qu'elle se plonge dans le pire. Ce qui Ă©chappe cependant Ă  son dĂ©tracteur, c'est que plonger dans le pire est parfois la seule façon permettant d'en ĂŞtre sauvĂ©, en cessant enfin d'y contribuer. Bien que la narratrice de Putain et de Folle Ă©nonce un Jugement dernier, elle ne demeure pas moins du cĂ´tĂ© des hommes : « j'ai compris que je pouvais ĂŞtre du cĂ´tĂ© des hommes, de ceux qu'il faut dĂ©noncer, j'ai compris qu'il me fallait y rester Â» (Putain, p. 11) Si ce confinement du cĂ´tĂ© des hommes fait d'abord office de condamnation de la part du père, elle devient la posture de l'Ă©crivaine qui choisit de demeurer obstinĂ©ment dans ces deux positions contradictoires : celle du juge et du coupable8.

1 Voir : « La ligne d'apprentissage », 22 février 2007, « Un triste dude au service de la vérité », 28 mars 2007 et « Son propre mouvement qui surplombait tout sans se soucier de rien », 23 septembre 2007.

2 Nelly Arcan, À ciel ouvert , Paris, Seuil, 2007, 272 pages.

3 « Son propre mouvement qui surplombait tout sans se soucier de rien », 23 septembre 2007.

4 Nelly Arcan, Folle , coll. « Points», Paris, Seuil, 2005 [2004], 205 pages.

5 Victor-Lévy Beaulieu, La Presse , 29 février 2004.

6 Nelly Arcan, « Papa Victor Â», Zinc , no 3, Ă©tĂ© 2004, p. 109.

7 Nelly Arcan, Putain, Paris, Seuil, 2001, 187 pages.

8 Lors de la rédaction de cette chronique, le dernier roman de Nelly Arcan, Paradis, clef en main, n’était pas encore disponible en librairie. S’il m’avait été donné la possibilité de le lire pendant que je travaillais sur ce texte, mon analyse aurait été légèrement modifiée. La narratrice de Paradis, clef en main entretient un tout autre rapport au monde. Au contraire de la narratrice de Putain et de Folle ainsi que des protagonistes féminins de À ciel ouvert, Antoinette Beauchamp, la narratrice de Paradis, clef en main oppose au monde un refus intégral, qui n’est pas seulement un parti pris philosophique mais qui s’incarne matériellement : paraplégique, elle se confine dans sa chambre et refuse de se montrer au monde, ne serait-ce qu’en sortant un moment dans la rue, et ce, bien que cette possibilité lui ait été offerte. De fait, la double posture de juge et de coupable s’en trouve à la fois décalée et poussée vers son aboutissement. La narratrice est désormais l’unique objet de sa condamnation. Ce n’est qu’après s’être jugée et déclarée coupable, qu’Antoinette acceptera peut-être de réintégrer le monde. Nelly Arcan, Paradis, clef en main, Montréal, Coups de tête, 2009, 216 pages.