La conservation du Web en archivistique et les possibles applications Ă l'art Internet :: Par Dominique Boileau
Les communautés artistiques et muséales s'intéressent aux problématiques reliées à la conservation de l'art Internet. Les recherches entamées au sujet de sa préservation sont appuyées sur celles concernant la sauvegarde des documents Internet et du Web réalisées en archivistique et en informatique. (Bien qu’il soit utilisé comme équivalent dans le langage, le Web correspond à une composante du réseau Internet: le Web, le courrier électronique, etc. sont des composantes diverses.) Des chercheurs envisageant les robots d'indexation et autres techniques comme de possibles éléments de solution au problème de la conservation des oeuvres d'art en ligne. Cependant, peut-on vraiment espérer que ces stratégies soient valables pour cette nouvelle forme d'art? La nature même de l'oeuvre permet-elle de songer à de telles solutions? Dans cet essai, je questionne les possibles applications des méthodes de collecte, d'archivage et de conservation des ressources Internet en usage en archivistique à la sauvegarde de l'art Internet.
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Internet archives and their possible applications to Internet art.
By Dominique Boileau
Contemporary artistic and curatorial communities are concerned with the problem of saving and archiving internet art. There is currently a lot of research being conducted on the subject of preservation, and particularly on saving Internet and web documents in archives. (Although they are often used interchangeably, the web is only one part of various Internet components.) Researchers foresee cataloguing robots and other techniques as possible elements of the solution to the problem of conserving online art. However, are these new strategies really the best way to archive this new art form? This essay examines the possible applications of collecting and archiving Internet resources with the goal of creating an Internet art archive.
Depuis les années 90, de nombreux organismes ont signifié le besoin d'agir afin de préserver les composantes du cyberespace. Les domaines de l'archivistique et de l'informatique ainsi que la communauté artistique s'intéressent à la préservation des documents en ligne. À cet égard, il est possible de se demander si les recommandations faites par le domaine de l’archivistique pour la préservation des documents et des sites Internet sont suffisantes et adéquates pour assurer une conservation de l’art Internet. Il existe peu de documentation quant à la conservation de ces ressources, les écrits disponibles à ce sujet se retrouvent presque exclusivement sur le Web. En terme pratique, les oeuvres d'art Internet sont semblables aux autres ressources sur le réseau. Ce sont les exigences de conservation et d'authenticité du milieu des arts qui nous portent à concevoir les différences.
L'art Internet
Une définition
Cette forme d'art évolue en dehors des espaces traditionnels de diffusion tels que les musées, les galeries. Le contexte dans lequel elle est créée est significatif pour sa compréhension. Pour nombres d'oeuvres, de leur production à leur réception, c'est l'espace et la représentation qu'elles tendent à créer qui importe. Souvent, l'oeuvre Internet s'inscrit dans un processus de communication ou d'action qui prend place dans un temps spécifique. 1 C'est le cas du site des artistes du collectif Rt-mark 2 qui ont falsifié le site du président américain sortant Georges W. Bush. À cet égard, l'Internet est considéré comme un canal de diffusion culturelle de choix où plusieurs oeuvres réagissent à des événements importants.
L’art en ligne offre de multiples possibilités d'interactivité. L'artiste crée un espace où l'on peut interagir, interpréter et influencer les paramètres des oeuvres. Celle-ci peut être téléchargée, copiée et partagée. En fait, le degré d'implication des usagers varie selon la quantité d'informations à manipuler ou encore selon la manière dont l'artiste nous invite à le faire. De cette invitation à participer découle une influence certaine de l'usager sur la forme finale du travail. En effet, une grande part des artistes considère que l'oeuvre ne révèle son plein potentiel que dans l'engagement du spectateur. Parfois, les artistes et les usagers sont en rapport d'intimité. C'est le cas de Mouchette qui communique avec ceux qui lui laissent leur adresse courriel. Elle offre même la possibilité à l'utilisateur de prendre son identité. Dans ce cas-ci, l’œuvre demeure en constante évolution. En fait, l'usager fait partie du contexte de création : la frontière entre l'artiste et l'usager devient ténue.

Un message personnalisé que m'a envoyé Mouchette
Les matériaux de l'œuvre
L'œuvre est liée au développement de l’Internet et de ses possibilités. À l'image de tout l'environnement informatique, il est un médium changeant, instable et extrêmement dynamique car il est un système de publication actif en constante expansion. La complexité d'un site peut provenir d’une interaction entre la dynamique interne (éléments textes, images, animations, vidéos, sons) et celle externe aux documents (applications, plug-ins / plugiciels, poursuite de liens, ouverture de fenêtres). En fait, le document Internet est composé d’un ou de plusieurs codes sources qui lui confèrent son caractère dynamique et/ou interactif et qui le rendent accessible sur le réseau mondial.
Toutefois, pour un grand nombre d'oeuvres, le réseau est sa constituante la plus déterminante. Il est à la fois l’environnement de diffusion et le matériau de création. Une oeuvre d'art en ligne est créée par, avec et pour l'Internet. Des actes de réappropriation, de falsification, de copiage ou encore de parasitage sont le propos de ces projets. C'est le cas du très connu Shredder de Mark Napier qui parasite les sites visités en déchiquetant sa présentation graphique. Le principe de cette oeuvre réside de L'attente, The Waiting /Flussgeist 1 de Gregory Chatonsky 3, un projet dont les mots, les images et les vidéos sont extraites du flux de donées disponibles sur le Web. Il en résulte une appropriation et un renouvellement perpétuel du contenu de l'oeuvre. Par conséquent, ces oeuvres sont encore une fois éminemment liées à leur environnement et à leur contexte de création : le réseau est leur médium.

L’attente, The Waiting / Flussgeist 1 (2007) Grégory Chatonsky
L'archivistique
La collecte, l’archivage et la conservation des ressources Internet
Puisque le Web est un réseau comportant une immense quantité de données, un des véritables enjeux est de le collecter ou d'en effectuer un échantillonnage représentatif. Les écrits scientifiques documentent sa collecte et son archivage, cependant les recommandations restent diffuses quant à sa véritable préservation à long terme. Parmi les questions techniques reliées à ces opérations, s'immiscent toutes les interrogations concernant la nature de l’Internet et ce qui est souhaitable de conserver.
Pour effectuer une collecte du Web, la nature de l’outil informatique proposé est toujours la même : un logiciel d’indexation. Les robots d'indexation (robot crawler) téléchargent tout le Web de surface (en opposition au Web profond). Ces programmes recueillent des copies des pages dont ils ont réussi à atteindre l'emplacement. Le principe de ces logiciels d'indexation est de collecter une grande étendue du Web par la poursuite des hyperliens. Ces ressources sont copiées et emmagasinées dans des serveurs pouvant contenir une quantité substantielle de données numériques. Ces sites archivés peuvent demeurer accessibles sur la toile par l'intermédiaire de bases de données dans lesquelles sont indexées les copies dans une forme fixe : celle du moment où elles ont été collectées. De plus, ces programmes sont parfois en mesure de créer des métadonnées associées aux ressources Internet recueillies. De nombreux logiciels peuvent être téléchargés gratuitement sur le Web (Heritrix 4, HTTrack 5).
Une des plus grandes initiatives à ce jour est Internet Archives 6. Ce projet états-uniens consiste en la cueillette et l'archivage des documents Internet qui sont ensuite accessibles par un moteur de recherche nommé Wayback Machine disponible sur le Web. Les sites ainsi archivés ne sont accessibles que par leur adresse URL. Il est possible de retracer un site qui n'existe plus sur le réseau en autant qu'il ait été recueilli, car il est physiquement impossible avec les technologies actuelles d'indexation de couvrir toute la Toile. Ces logiciels sont utiles pour de grands projets ou de petites initiatives.
Ces types de collecte du Web à l'aide de logiciel d'indexation rencontrent de nombreux problèmes lorsqu'il est question de sites contenant du contenu hautement dynamique et interactif tel que l'animation flash ou encore des sites utilisant le java et le javascript 7. En fait, les robots d'indexation ainsi que les programmes logiciels permettant des copies de sites Web sont incapables de rendre le dynamisme de ces sites ainsi que leurs fonctionnalités.

Le site de Mouchette comme il apparaissait en 1999 archivé à l'Internet Archive
Des stratégies peu adaptées
En vérité, les réflexions, les recherches et les stratégies abordées jusqu’à présent en archivistique ne répondent pas aux besoins de l’art en ligne. Un des enjeux actuels de la conservation du Web est sa collecte en raison de l'augmentation constante du volume des ressources. Sa préservation doit passer par des systèmes de copie et de collecte pouvant gérer d'énormes quantités d'informations numériques. Sans contredit, l’archivage et le catalogage de ces documents présentent un défi de taille. Les systèmes organisationnels destinés à la gestion de toutes ces opérations sont très complexes à concevoir et à mettre en oeuvre 8. Les méthodes de préservation qui suivent l'étape de la collecte et de l'archivage sont les mêmes que celles pour tout document numérique, des stratégies déjà éprouvées: la migration, l'émulation ou autres stratégies combinées qui conviennent à l’art numérique.
Bien que des recherches soient toujours en cours pour développer des logiciels d’indexation capables de rendre les fonctionnalités et le dynamisme des documents Web 9, la conservation du dynamisme demeure une préoccupation secondaire en ce qui concerne l’art en ligne. Cela s’explique par le fait que la simple conservation d’une composante dynamique n’implique pas nécessairement les caractéristiques uniques à l’art Internet. En effet, puisque le réseau, l’environnement de création et l’expérience de l’usager d’une œuvre sont ses éléments déterminants, l’émulation du réseau et la recréation de l’œuvre nous semblent des solutions plus adaptées, quoique complexes.
En dehors du monde des archives, il existe des initiatives destinées à l’acquisition, à la conservation et à la préservation de l’art Internet. Bien que l’œuvre puisse aisément s’exposer et se conserver en dehors du musée, celui-ci lui a fait une place 10. Cependant, il se décharge parfois de son rôle majeur de conservateur pour des raisons d’incapacité. Certains musées offre à l’oeuvre un point d’ancrage où elle peut être hébergée (exemple de la Gallery 9 du Walker Art Center de Minneapolis, de l’Artport du Whitney Museum de New-York, etc.). D’autres plates-formes indépendantes des institutions muséales (Rhizome.org avec l’Artbase, Turbulence.org. incident.net, ou même le site de l'Agence Topo où sont accessibles certains projets) donnent accès à une multitude d’œuvres d’art en ligne. En général, le fonctionnement est simple : la plate-forme doit recevoir une copie des oeuvres sur son serveur de la part des artistes le désirant ou encore les artistes peuvent créer des hyperliens vers leur propre site ou leurs travaux en ligne.
Richard Rinehart, conservateur adjoint à la UC Berkeley Art Museum and Pacific Film Archive a émis des recommandations pour la préservation d’une de ces plates-formes, le Rhizome ArtBase 11. Ses recherches tiennent compte des modes de soumission, d'entreposage et de présentation préconisés par Rhizome.org. Il propose d'adapter les politiques de la plate-forme concernant l'acquisition et la gestion des ressources. Cette recommandation vise à mettre de l'avant la solution de l'émulation. En vérité, il ne sera jamais possible d'émuler la totalité de l'environnement Internet. Il est trop complexe présentement de simuler un réseau mondial de cette ampleur. Néanmoins, certaines actions peuvent atténuer ces limitations. Cela pourrait consister en la sauvegarde des fonctionnalités spécifiques du réseau dont l'oeuvre se sert (p. ex. émuler les protocoles d'Internet utilisés par l'oeuvre). Il en demeure tout de même des interrogations quant aux résultats. Si une telle méthode est tentée, l'émulateur du réseau prendra-t-il en compte les différentes fonctionnalités du serveur en opposition à celles du côté client? Le serveur est la structure de stockage et le client est l'ordinateur personnel. Chaque demande de ressources Internet passe par le serveur où elles sont entreposées. Il peut parfois y avoir un écart entre ce que le serveur contient (en autre les scripts) et ce qui s'affichera du côté client (où le contenu est construit lors de la consultation).
Conclusion
Concevoir la préservation de l’art Internet c’est se retrouver devant une tâche énorme : celle de pouvoir rendre l’expérience de l’utilisateur, de l’environnement et du contexte de création incontestablement liées au sens de l’œuvre. En réalité, cette constatation ne concerne plus seulement l'expérience de l'art en ligne. Avec l'arrivée du Web 2.0 12, ce sont des considérations touchant toutes les ressources Internet appelant à l'interaction et à la participation. Les blogues, le clavardage, les sites dont les wikis changent sans cesse le contenu et autres sites de même nature sont manifestement liés au réseau et à l'implication de l'usager. Est-ce à dire que l’archivistique devra désormais se baser sur les recommandations formulées par les intervenants du monde des arts contemporains et les artistes pour concevoir la préservation de ce qui se trouve à être le renouveau du World Wide Web?
Notes :
1. Josephine Bosma, 2006, «Art as Experience : Meet the Active Audience», In Network Art : Practices and Positions, London, New-York : Routledge, p.31.
2. http://www.rtmark.com/bush.html
3. Présentée du 21 février au 21 mars 2009 chez Oboro
4. Disponible sur www.netpreserve.org, ce programme est utilisé par l’Internet Archive
5. www.httrack.com, Un logiciel comme HTTrack copie et archive un site Internet tout en conservant sa structure. Cela lui permet d'ĂŞtre consultable et navigable hors-ligne.
6. Internet Archive, 2008, Internet Archive : Wayback Machine, En ligne,
7. Roche, Xavier et al, 2008, HTTrack Website Copier: Aspirateur de sites web libre, En ligne, < http://www.httrack.com/html/faq.html#Q0>, Consulté le 2 août 2008.
8. Système tel que l’OAIS- Open Archival Information System
9. L'International Internet Preservation Consortium dans son rapport Web Harvesting Survey identifie les développements à apporter aux logiciels existants.
Marill, Jennifer et al. 2004. Netpreserve.org International Internet Preservation consortium : Web Harvesting Survey. En Ligne. 10 p.
10. Le Solomon R. Guggenheim Museum de New-York a acquis par le passé des oeuvres d'art en ligne d'artistes reconnus tel que Mark Napier et John F. Simon Jr. dont il avait fait la commande. Elles ont d'ailleurs été créées dans le but d'être intégrées à la collection permanente du musée, un des rares musées à l’avoir fait.
Solomon, R. Guggenheim Museum. 2008. Guggenheim museum. En ligne.
11. Rinehart, Richard. 2004. Preserving the Rhizome ArtBase. In UNESCO Culture.
12.Marque le changement en rapport au web 1.0 où les ressources sont plus statiques et où la participation de l'usager est plus fréquente Anderson, Paul, JISC Technology and Standards Watch. 2007. What is Web 2.0 ? : Ideas, Technologies and Implications for Education. En ligne. 64 p.
Bibliographie complémentaire :
Aarhus Universitet. 2008. The Center for Internet Research (CFI): Archiving Websites. En ligne. http://www.cfi.au.dk/eng/pub/webarc/
BrĂĽgger, Niels, The Center for Internet Research (CFI). 2005. Archiving Websites: General Considerations and Strategies. In Aarhus Universitet. The Faculty of Humanities: Institute of Information and Media Studies. En ligne. 64 p. http://www.cfi.au.dk/publikationer/archiving/guide.pdf
Day, Micheal. 2003. Collecting and Preserving the Wolrd Wide Web: A Feasibility Study Undertaken for the JISC and Welcome Trust. En ligne. 85 p. http://www.jisc.ac.uk/uploaded_documents/archiving_feasibility.pdf
Digital Curation Center. 2008. En ligne. http://www.dcc.ac.uk. Consulté en novembre 2007.
Biographie:
Je détiens un baccalauréat en arts visuels et médiatiques de l'UQAM ainsi qu'une maîtrise en muséologie de l'Université de Montréal. À l'hiver 2007, j'ai participé au séminaire DOCAM sur la préservation et la documentation du patrimoine des arts médiatiques au cours duquel j'ai pu publier des textes. À l'hiver 2008, j'ai prononcé une conférence au Centre d'histoire de Montréal qui portait sur "La conservation des arts numériques et la propriété intellectuelle: Repenser le musée." En août 2008, j'ai déposé mon mémoire de maîtrise sur « La préservation de l'art Internet: Vérification des possibles applications des méthodes de préservation du Web préconisées par le domaine de l'archivistique ». À ce jour, la propriété intellectuelle et la conservation des arts numériques sont des éléments auxquels je m'intéresse plus particulièrement. Je travaille présentement pour Le Groupe Molior au poste d'adjointe à la direction.
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