
Entre Web et Wap, la mobilité de Nicolas Frespech. Par Aude Crispel
_Résumé : Pourquoi l’artiste Nicolas Frespech ne se contente plus du Web ? Suite à une conversation téléphonique entre l’artiste et l’auteur1, sa pratique artistique et ses expérimentations mobiles s’éclairent de notions telles que le contact, les relations humaines ou l'environnement immédiat de l'utilisateur. Cependant, d’autres enjeux se cachent derrière cet insatiable besoin d’investir ces réseaux alternatifs de communication, pourtant pas si éloignés des problématiques de l’Internet.
_Abstract : Why is artist Nicolas Frespech no longer content with the Web? Following a phone conversation between the artist and the author, we learn that his artistic practice and mobile experimentations speak of notions such as contact, human relations and the user’s immediate environment. However, hidden behind this insatiable need to promote communication within these alternative networks, other interests are stakes, which are not unfamiliar to questions related to the Internet.
Déjà très actif en tant que net-artiste, Nicolas Frespech s'intéresse naturellement à la téléphonie mobile après un constat simple opéré dès 2004. En contact avec ses étudiants au Centre Universitaire de Nîmes (France), il se rend compte que si la possession d'un équipement informatique classique est assez disparate, tous jouissent d'un téléphone mobile.
Cette occasion de questionner collectivement la plasticité du texto ou Short Message Service (SMS) avec des notions telles que l'intrusion, le spam, le contact ou le journal intime, prend forme autour des propositions artistiques de ses étudiants 2. Début 2005, ils mettent en place des < Battle MMS 3- http://www.uyio.com/mobile/battle.php > . Après s'être inscrit sur le site Internet, le numéro d'un adversaire nous est attribué. Une bataille de sept jours s'en suit avec comme règle artistique de répondre à une image par une autre image et ce, impérativement réalisée avec son téléphone portable. Un contact journalier s'opère ainsi entre deux inconnus.
Les problématiques ainsi ébauchées autour de la téléphonie mobile, du réseau et de l'art contemporain, font écho aux travaux précédemment amorcés par l'artiste. En effet, disponible, accessible et ouvert à la création, l'exploitation du réseau de communication mobile se révèle être un lieu artistique, au même titre que le Web. Pourtant, il n'est pas seulement question de création, affirme Nicolas Frespech, « c'est aussi le moyen de communiquer sur une passerelle alternative 4». Adapter ses net-œuvres aux protocoles Wap et y permettre l'accès grâce à un téléphone mobile apparaît comme incontournable aux yeux de l'artiste.
En 2005 il transforme < Small Talk Show - http://www.frespech.com/game >, jeu de sociabilisation qui permet d'envoyer dix questions Ă l'interlocuteur de son choix (ou Ă un parfait inconnu) en sa version Wap, < Talk Show - http://www.frespech.com/wap/gamer.php?s=1210586866>.

< Small Talk Show (capture d'écran) – talkshow.jpg>
Pourtant, si les deux œuvres cohabitent encore dans leurs réseaux respectifs, leurs aboutissements artistiques diffèrent. Small Talk Show se cristallise autour d'une esthétique relationnelle où l'artiste instaure un dispositif communicationnel dont le but est de rompre l'isolement procuré par l'écran de son ordinateur. Sa transposition mobile quant à elle, se rapproche d'une « esthétique de l'ennui ». En effet, selon l'artiste, « on consomme du mobile pour s'isoler dans un bus, un train… 5 ». Jouer à ce même jeu depuis un téléphone portable, soulève aussi la notion de solitude, mais dans ce cas-ci, au lieu de la fuir, c'est elle que l'on recherche.
Cette spécificité de la connexion mobile est évoquée par le sociologue Richard Ling :
Dans des situations qui auraient avant été des opportunités pour discuter avec des étrangers - attendre un bus ou un avion -, les gens passent le temps en envoyant des messages à leurs connaissances. Plus les liens forts se renforcent, plus les liens faibles se distendent 6.
Une contradiction s'opère dans la mobilité : chercher ailleurs ce qui peut être à côté de nous.
Ce paramètre ironique, Nicolas Frespech en joue avec < T ou? - http://www.frespech.com/wap/where.php?s=1210586866>. Cette œuvre, créée spécifiquement pour le Wap, fait bien évidemment référence à la question la plus posée des conversations via la téléphonie mobile. Le dispositif permet simplement de répondre à l'interrogation contenue dans le titre de l'œuvre : « tu es ou? ». Une fois envoyée, s'ouvre une archive permettant au spectateur de consulter les vingt dernières réponses d'une base de données enrichie collectivement au fil du temps. Ici, l'artiste renforce les sentiments liés à l'usage du mobile et, comme l'explique l'artiste, « nous ramener à notre condition de solitude et d'ennuis7 ». Ainsi, outre le fait de considérer les usages d'un individu derrière un téléphone, Nicolas Frespech intègre l'environnement immédiat de l'utilisateur.
Il s'accapare une nouvelle fois cette préoccupation avec < Intersection - http://www.frespech.com/wap/ways.php?s=1210586866>. Adaptation d'une net-œuvre Web, il la décrit ainsi : « comme on navigue sur le net, Intersection vous ouvre le chemin pour un parcours artistique dans la ville 8 » . Générant des indications directionnelles simples et universelles, l'œuvre encourage à l'errance et à la rencontre aléatoire avec l'espace urbain. Mais entre les « Allez à gauche, encore tout droit, 2nd à droite, pause, demi-tour! »[sic] , s'est immiscé un « demander votre chemin 9 » . Cette indication révèle un intérêt autre que le simple détournement d'un nouveau gadget numérique. L'artiste n'interpellerait-il pas le spectateur sur sa préférence à s'attarder sur les objets (mobiles et/ou immobiles) plus que sur les individus ?
Positionnant clairement sa démarche artistique, Nicolas Frespech ne perd pas de vue les multiples problématiques soulevées par ses expérimentations téléphoniques : « il s'agit de questionner la mobilité et prendre en compte une nouvelle sociologie des usages » 10.
Ces interrogations sur l'usage, il les applique sur sa pratique artistique en rendant disponible la quasi intégralité de son site <www.frespech.com - http://www.frespech.com> sur le réseau Wap, I-mode et plus récemment pour les I-phones. Les traditionnels projets net-art s'interconnectent, se consultent, et s'ouvrent à la participation via un classique ordinateur ou tout autre téléphone mobile.
Ainsi, < Fixer le temps - http://www.frespech.com/time/time.php3>, œuvre initiée en 2002 en hommage à On Kawara qui, par un petit formulaire fixe littéralement le temps sur la page, est accessible depuis 2005 de n'importe quel terminal connecté au réseau.

<Nicolas Frespech, Fixer le temps (capture d'écran) – fixer.jpg>
Le chronomètre se fige sur une page Internet unique, que ce soit fait via un téléphone mobile ou un ordinateur. Il n'y a donc pas deux versions de l'œuvre mais une seule. Idem pour <l' Echoppe Photographique - http://www.frespech.com/echoppe/start.php3>. Un projet pharaonique où, depuis plus de quatre ans, Nicolas Frespech réalise des photographies commanditées par les internautes et les wapnautes . Prises, suivi et téléchargements de commandes, visionnement des archives photographiques, etc. toutes les fonctionnalités et les subtilités du projet s'effectuent du Web comme du Wap.
Mais en parallèle de cette mise en accès des net-œuvres aux spect-acteurs mobiles , il y intègre son usage de la mobilité. < Instant RSS - http://www.frespech.com/rss/>, net-œuvre débutée fin 2005, consiste en la rédaction de petites phrases, pensées, citations, liens, etc. Pour rédiger et envoyer des messages reflétant l'état d'esprit de l'artiste à un moment donné de la journée. Pour perpétuellement rester en contact avec le flux, il utilise son propre portable :

< Frespech Nicolas, Instant RSS , Wed, 07 May 2008 11:23:05 (capture d'écran) – rss.jpg>
Son téléphone mobile devient, dans la bouche de l'artiste, « un outil de création nomade 11 » .
Rester perpétuellement connecté : ne serait-ce pas ce qui se joue ici ? En effet, la constatation faite par Nicolas Frespech en 2004 relatée précédemment, demeure toujours d'actualité. Selon une étude publiée par le Centre de Recherche pour l'Étude et l'Observation des Conditions de Vie (CREDOC) en 2007, « le téléphone mobile est, par rapport à l'ordinateur ou à Internet, un équipement dont la répartition au sein de la population française est peu inégalitaire 12 » . En effet, en France, 75% de la population est équipée d'un téléphone mobile. Ce pourcentage peut monter à 96% dans la tranche des 18-25 ans. Or, sur cette même période, ils ne sont que 66% à posséder un ordinateur, avec une disparité impressionnante en fonction de l'âge. Pourtant, si seulement 7% des personnes équipées d'un téléphone mobile surfent réellement sur Internet, cette pratique semble être en passe d'évoluer. Selon Nicolas Frespech, « aujourd'hui on consomme un contenu, un forfait de manière nomade et illimité 13 » , et les récentes offres proposées sur le marché de l'Internet mobile vont entièrement dans ce sens. Dans les pays en voie de développement, le mobile détrône même l'ordinateur. Moins coûteux, moins exigeant en infrastructures, il représente une véritable solution alternative au développement du réseau Internet classique 14.
La guerre est officiellement ouverte entre Google, Yahoo, Microsoft ou encore l'équipe Mac en charge du I-phone. Tous ont compris que le nouvel eldorado économique des réseaux passe par la mobilité des terminaux de connexions : téléphones portables, Nintendo Dual Screen (DS), PlayStation Portable (PSP), assistant personnel de poche, etc. Et pour cela, « les producteurs doivent s'adapter à l'écran », souligne Nicolas Frespech, « on est dans une culture différente, un brouillage, une insatisfaction liée à la contrainte simple que l'écran doit pouvoir rentrer dans une poche 15 » .
Il y aurait donc quelque chose de militant dans sa démarche, une manière de dénoncer les contenus actuellement disponibles sur les portails communautaires imposés par les principaux opérateurs de téléphonie mobile de l'Hexagone. « C'est une information qui se consomme vite, limitée et frustrante » , explique Nicolas Frespech, « il y a pourtant beaucoup de choses à faire, mais, c'est encore artistiquement et éditorialement vide 16 » . Le portail de l'artiste propose ainsi ironiquement < Sexy Keywords - http://www.frespech.com/wap/sexes.php?s=1210587062>, « la création mobile qui marche le plus! » 17. Une oeuvre qui référence les mots-clefs de sites pornographiques ; ou encore < Foot- http://www.frespech.com/wap/foot.php?s=1210587062>, qui génère des scores de matchs virtuels!
Au-delà des contenus, toutes technologies, inventions ou outils mobiles existants se trouvent être potentiellement détournables par Nicolas Frespech. D'autant plus que « les codes et les normes sont pourtant simples. En tant qu'artiste, on peut le faire avec peu de moyens. C'est une véritable économie de création! 18 ».
Le <"sms +" – http://www;frespech.com> ou SMS surtaxés chers aux services astro, sexo et autres, devient une solution pour nous rassurer :

<Frespech Nicolas, SMS+ rassurant (capture d'écran) - sms+.jpg>
Vous recevrez en retour une phrase rassurante. Celle-ci n'est autre que la réponse formulée par Annie Abrahams à la question « Annie, peux-tu me dire quelque chose de rassurant? » énoncée par Nicolas Frespech lors de leur performance commune < L'un la poupée de l'autre - http://www.bram.org/confront/sphere/index.html >.
Il s'empare de même du QR CODE, code barre noir et blanc inventé par l'entreprise japonaise Denso-Wave, qu'il arbore dans toutes les pages de son site. Une fois scanné par l'appareil photo du portable, la petite image révèle ses informations qui sont ici les liens hypertextes Wap de ses œuvres.

<QR CODE contenant le liens vers le portail Wap de l'artiste – qrcodewap.jpg>
À travers la diversité de sa pratique, un mot seul mot d'ordre : « Web comme Wap, il faut coller aux usages 19 ». Toutefois, si Nicolas Frespech confirme l'existence de ce terrain artistique, il le décrit comme encore vierge, avec peu de lisibilité, mais en passe certaine de s'inventer.
Notes
1 Entretien téléphonique du 5 mai 2008 d'environ 60 minutes et spécialement consacré à la rédaction du présent article. Nous avons abordé, entre autre, l'intérêt qu'il porte à la téléphonie mobile, son approche artistique, technique et économique de ce réseau, la notion de wapnaute , ses problématiques liées à la frustration de l'utilisateur ainsi que ses différentes pistes d'expérimentations artistiques. L'enregistrement des propos a été fait par prise de notes, insérées dans l'article puis validées après lecture de l'ensemble par Nicolas Frespech.
2 Nicolas FRESPECH, <« Téléphonie mobile : création et diffusion "Call-aboration"! » - www.archee.qc.ca >, publié sur Archée , section « Cyberthéorie », mai 2005 [consulté le 5 mai 2008].
3 Nicolas FRESPECH, < Battle MMS - http://www.uyio.com/mobile/battle.php>. Œuvre crée en 2005, contaminée par trop de pervers, il est aujourd'hui impossible d'y participer.
4 Propos de Nicolas Frespech, recueillis lors d'une interview téléphonique entre l'artiste Nicolas Frespech et l'auteur.
5Ibid .
6 Richard LING, cité par Hubert GUILLAUD dans <« Homo mobilis » - http://www.internetactu.net/2008/05/06/homo-mobilis >, publié sur Internet Actu.net , le 6 mai 2008 [consulté le 5 mai 2008].
7 Propos de Nicolas Frespech, recueillis lors d'une interview téléphonique entre l'artiste Nicolas Frespech et l'auteur.
8 Texte introductif à l'œuvre Wap < Intersection - http://www.frespech.com/wap/ways.php?s=1210586866>.
9 Texte extrait de l'œuvre Wap < Intersection - http://www.frespech.com/wap/ways.php?s=1210586866>.
10 Propos de Nicolas Frespech, recueillis lors d'une interview téléphonique entre l'artiste Nicolas Frespech et l'auteur.
11Ibid .
12<La diffusion des technologies de l'information dans la société française (2007) - http://www.arcep.fr/uploads/tx_gspublication/etude-credoc-2007.pdf >, étude menée par le Centre de Recherche pour l 'Étude et l'Observation des Conditions de Vie, p.31 [consulté le 5 mai 2008].
13 Propos de Nicolas Frespech, recueillis lors d'une interview téléphonique entre l'artiste Nicolas Frespech et l'auteur.
14 Lire à ce propos : Pierre PRAKASH <« Le téléphone s'invente au Sud » - http://www.ecrans.fr/Le-telephone-s-invente-au-Sud,2668.html >, publié en ligne dans Ecran , le 27 novembre 2007 [consulté le 5 mai 2008].
15 Propos de Nicolas Frespech, recueillis lors d'une interview téléphonique entre l'artiste Nicolas Frespech et l'auteur.
16Ibid .
17Ibid .
18Ibid .
19Ibid .
Biographie
Aude Crispel: Docteur en Arts, sous la direction de Bernard Lafargue et récemment diplômée de l'université Michel de Montaigne (Bordeaux 3, France), l'essentiel de mon travail oscille entre l'analyse, la critique et la théorie du Net-art. Mes recherches ont été publiées dans des revues ( Marges n°8, Paris ; les Cahiers d'Imagines de Bordeaux3 ; Archee ) et ont été présentées lors de conférences telles qu' IHM 2006 à l'université de Montréal et plus récemment Mobile immobilisé à l'UQAM. Aujourd'hui, je poursuis mes recherches et j'effectue régulièrement des piges pour la revue Poptronics, qui me permet d'élargir mes connaissances et mes compétences dans le vaste domaine des cultures électroniques.
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