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Ce qui nous regarde : les visages de Bucarest :: Paule Mackrous

_RĂ©sumĂ© : Ce rĂ©cit est celui d'un voyage en Roumanie et de ma fascination pour ces immenses images publicitaires qui enveloppent les murs de Bucarest. Ce sont prĂ©cisĂ©ment les visages fĂ©minins, sur les publicitĂ©s sur tissu, qui ont captĂ© mon attention.   J'Ă©voque un parcours dans la ville et la manière dont les images envahissent mon champ visuel comme celui de ma pensĂ©e. En ouvrant quelques pistes de rĂ©flexions sur cette modalitĂ© de prĂ©sence fĂ©minine, je me suis intĂ©ressĂ©e brièvement Ă  la situation fĂ©ministe en Roumanie et au rapport que celle-ci entretient avec ce que j'ai appelĂ© « les visages de Bucarest Â».

_Abstract : The following account is about a trip to Romania and my own fascination for these immense advertising pictures that cover the walls of Bucharest. More precisely, it's the feminine faces on the fabric billboards that captivated my attention. Hence I recount a journey in the city and the way in which the pictures invade the surrounding landscape – my own sight as well as my thoughts.   While reflecting upon this feminine presence, I wondered about the state of Feminism in Romania and its relations to what I have come to call "the faces of Bucharest".

« Nous devons fermer les yeux pour voir lorsque l'acte de voir nous renvoie, nous ouvre Ă  un vide qui nous regarde, nous concerne et, en un sens, nous constitue  1».

Alors que je me rendais Ă  Bucarest, ville qui m'Ă©tait jusqu'alors inconnue, pour participer Ă  une confĂ©rence internationale, je n'avais en tĂŞte que mon dernier voyage en Europe de l'Est. Toutes mes attentes Ă©taient ainsi puisĂ©es dans les mĂ©moires, plus ou moins prĂ©cises, de la belle Budapest creusĂ©e de bout en bout par le Danube. « Des villes jumelles probablement Â», je me disais en bonne Nord-AmĂ©ricaine. Leur nom rime et d'ailleurs, tout le monde les confond. En sortant de l'avion, j'avais envie d'un bain de foule et le transport en commun semblait la meilleure option pour me perdre. Dans l'autobus bondĂ© du Boulevard Nicolae Balcescu, je me rendais jusqu'Ă  la Piata universitatii (Place de l'universitĂ©) pour ensuite rejoindre l 'Hotel Academica, en passant par un chenil « naturel Â» (les chiens errants reniflant le parterre devant les rĂ©sidences Ă©tudiantes).

Au beau milieu de la Place de l'université, foyer de la vie intellectuelle et politique de Bucarest, je pivote sur moi-même. Je regarde. Les bâtiments délabrés de Bucarest, les géants, sont percés de trous de balle. Je sais bien pourquoi, c'est écrit dans mon guide. C'est que cette place s'est transformée en une sorte d'arène où se sont animés de violents combats lors de la révolution de 1989. Mais la désintégration, dont sont victimes les murs de la ville, ne se révèle que parce qu'elle déborde ce qui devait la dissimuler. Je parle des visages de Bucarest sur ces énormes affiches publicitaires. Ces images, souvent des visages féminins, à une échelle incroyablement grande, sont imprimées sur des tissus. Véritables revêtements de la ville, elles recouvrent les bâtiments laissés à l'abandon. Les images se passent toutes à la surface. Elles sont épidermiques dans tous les sens du mot. Sans perspective, elles n'inscrivent pas un espace en creux, elles n'ouvrent pas sur un autre monde, mais elles sont là, elles nous regardent. C'est l'espace de la ville qu'elles façonnent.

Image 1
Image 1- http://thbz.org/images/europe/roumanie2006/pub-mercedes.jpg

Il me faut peu de temps pour comprendre que la ville de la joie ( Bucuri   signifiant « joie Â») n'a rien Ă  voir avec Budapest. Je dĂ©ambule dans les rues oĂą les mĂ©langes des styles architecturaux font Ă©merger des anachronismes dont les images publicitaires offrent les dĂ©calages les plus percutants. C'est comme si on voulait refaire une beautĂ© Ă  la ville et que la solution Ă©tait de rĂ©pandre ces images de femmes dans leur perfection manufacturĂ©e proposant elles-mĂŞmes des produits cosmĂ©tiques. Sortes de parements de tombeau, les affiches laissent ainsi pour morts deux sĂ©ismes, une guerre et une rĂ©volution. Lorsqu'on s'y attarde, leur regard arrive mĂŞme Ă  faire taire la circulation automobile Ă©tourdissante et Ă  dĂ©peupler les trottoirs saturĂ©s. C'est ce silence qui m'interroge sur cette prĂ©sence fĂ©minine, cette modalitĂ© de prĂ©sence qui se rĂ©vèle sur le mode de la façade, de la parure, mais aussi du pansement ou de la « patch Â». En bonne historienne de l'art, je pense Ă  Christo et Jeanne-Claude. En emballant le Port Neuf ou encore le MusĂ©e d'art contemporain de Chicago de matières textiles, les artistes arrivent Ă  rĂ©vĂ©ler la prĂ©sence des bâtiments dans toute leur splendeur. Le tissu dissimule, dĂ©voile, puis il fragilise. Seulement les Ă©toffes de Bucarest portent des figures. Les visages se froissent ou se gonflent au moindre coup de vent pour rappeler le drap qui en est le support. Ils sont tournĂ©s vers l'espace urbain de sorte qu'il n'y a que leur prĂ©sence qui subsiste.

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Image 2- Par Paule Mackrous

Après la domination d'un lourd rĂ©gime politique, la ville se voit dominĂ©e par ces visages angĂ©liques au regard Ă©vasif. Nouvelle capitale entrĂ©e dans l'Union europĂ©enne, Bucarest ne saurait dissimuler complètement la dictature de Ceaucescu et son programme de systĂ©matisation qui se rĂ©vèle dans 3.5 kilomètres de bâtiments de bĂ©ton. Une architecture qui me rappelle certaines prises de vue du film Brazil 2 de Terry Gilliam. Cette allĂ©e de monolithes mène vers le « Palais du peuple Â», deuxième plus grand bâtiment du monde après le Pentagone. En marchant dans les jardins Cismigiu, oĂą des centaines de personnes se recueillent chaque jour pour se balader et profiter de la nature urbaine, je me dis que la tranquillitĂ© qui y règne tient presque du miracle. Je m'Ă©tonne des quelques Ă©tablissements gays qui ont vu le jour rĂ©cemment, du MusĂ©e d'art contemporain amĂ©nagĂ© Ă  mĂŞme le palais de Ceaucescu et des bars branchĂ©s nichĂ©s dans les « ruines Â» de la vieille ville. Mais les visages, eux, continuent de m'interroger. Si, pour la Nord-AmĂ©ricaine que je suis, les balades dans les parcs et la vie culturelle grandissante m'apparaissent comme de beaux accomplissements, l'exposition Ă  aire ouverte de visages fĂ©minins « photoshopĂ©s Â» ne me procure pas de bonnes rĂ©sonances. Pendant qu'au QuĂ©bec, des groupes fĂ©ministes dĂ©noncent depuis longtemps l'image de la femme-produit dans les publicitĂ©s (une lutte qui est bien loin d'avoir atteint son but) 3, pour ce qui est des dimensions, les visages de Bucarest dĂ©passent tout ce que j'ai pu voir auparavant. Elles me surprennent, m'intriguent, parce qu'elles me paraissent exagĂ©rĂ©es, sans pour autant me choquer. Je crois qu'on cesse de voyager lorsque l'esprit est immobile dans son lieu d'origine, alors que le corps continue de percevoir. Or, j'essaie de voyager. JuchĂ©es sur les bâtiments en hauteur, ces images fĂ©minines me sont visibles de partout, elles me hantent. De près, elles surplombent. Que penser de ces « anges Â» fabriquĂ©s qui nous regardent? Je crois qu'un petit saut dans la courte histoire fĂ©ministe en Roumanie offre des pistes intĂ©ressantes Ă  ces rĂ©flexions.

Pendant que le fĂ©minisme se dĂ©ploie timidement et encore presque seulement par les voix acadĂ©miques en Roumanie, le pays possède toujours le plus faible nombre de dĂ©putĂ©s femmes de tous les pays d'Europe centrale et orientale. Au Congrès mondial des femmes, c'est toujours un homme que l'on envoie Ă  titre de dĂ©lĂ©guĂ©. Mihaela Miroiu, philosophe et Fondatrice d' AnA 4, est reconnue comme l'instigatrice du mouvement fĂ©ministe en Roumanie. Pourtant, elle a mis plusieurs annĂ©es avant de se revendiquer comme telle, ce qui semble ĂŞtre le cas pour plusieurs d'entre celles qui luttent pour l'Ă©galitĂ© des genres. Miroiu parle du fĂ©minisme en Roumanie comme quelque chose de « complètement exotique, comme une curiositĂ© dont il faudrait conserver quelques spĂ©cimens dans un musĂ©e. C'est pourquoi en Roumanie le fĂ©minisme acadĂ©mique a un ascendant sur le fĂ©minisme militant. Il y a de plus en plus de monde impliquĂ© dans les Ă©tudes genre ( sic ), mais beaucoup moins dans le fĂ©minisme militant.  5» Par ailleurs, le combat se situe dans un tout autre registre que celui que je connais comme QuĂ©bĂ©coise. Au moment oĂą elle est entrĂ©e en contact avec la littĂ©rature fĂ©ministe occidentale, Miroiu s'est sentie sur une autre planète. Les enjeux ne sont pas les mĂŞmes : « Peut-ĂŞtre, si j'avais vĂ©cu Ă  l'Ouest, serais-je devenue une Ă©cofĂ©ministe, mais vivant en Roumanie je ne pouvais pas me permettre le luxe de m'inscrire dans un mainstream occidental  6». Le fĂ©minisme marxisme ne pouvait satisfaire la philosophe qui a vĂ©cu sous le rĂ©gime de Ceaucescu. Ă€ cette pĂ©riode de l'histoire roumaine, on peut y voir une certaine forme d'Ă©galitĂ© des genres dans l'unique perspective de l'accès au travail. Tous et toutes peuvent travailler Ă  un salaire Ă©gal. Ă€ ce sujet, Mihaela Miroiu croit que certaines femmes qui ont connu cette pĂ©riode tiennent toujours Ă  leur autonomie financière. Elles ont Ă©tĂ© fortement touchĂ©es par la chute du rĂ©gime puisque les secteurs dans lesquels elles travaillaient (textiles, agroalimentaire, services, commerce) ont Ă©tĂ© les premiers Ă  ĂŞtre privatisĂ©s. Toutefois, la nouvelle gĂ©nĂ©ration serait, quant Ă  elle, plus encline Ă  croire que la rĂ©ussite sociale ne se situe pas dans le fait de trouver un bon emploi, mais dans celui d'« avoir un mari riche 7 Â».

Alors que l'enjeu le plus important pour les Roumains, après la chute du rĂ©gime, est celui d'« installer la dĂ©mocratie et mettre en place le capitalisme. 8 Â», que pouvait revendiquer la femme roumaine? Que peut souhaiter une femme ayant vĂ©cu sous la dictature de Ceaucescu, si ce n'est avant tout que d'accĂ©der Ă  ce qui m'est depuis longtemps familier et que je regarde sous un Ĺ“il critique aujourd'hui? Miroiu croit que la rĂ©volution roumaine de 1989 signifie pour les femmes roumaines […] avoir accès Ă  des produits de consommation dits «fĂ©minins » (parfums, maquillage), qui n'Ă©taient pas accessibles auparavant. Les femmes ne revendiquaient rien de plus qu'une pause, et rĂŞvaient de vivre, au moins une annĂ©e dans leur vie, l'expĂ©rience des femmes au foyer de la classe moyenne occidentale […]. Les femmes de ma gĂ©nĂ©ration n'avaient pas eu cette alternative. Et c'est sur ce point-lĂ  que reposait l'incomprĂ©hension entre les fĂ©ministes de l'Est et de l'Ouest.  9» . La philosophe n'est pas la seule Ă  noter cet Ă©cart idĂ©ologique entre l'Est et l'Ouest. Daniela Roberta Frumusani, en comparant les productions mĂ©diatiques du QuĂ©bec et de la Roumanie ainsi que leur interprĂ©tation remarque, du cĂ´tĂ© de la Roumanie, « […] un retour presque narcissique Ă  la femme-femme, comme rĂ©action Ă  l'image insupportable de la femme Ă  la grue ou au volant du tracteur, de mĂŞme que le refus de visibilitĂ©, en tant que rejet de toute continuitĂ© avec les politiques communistes. 10 Â»   Sans vouloir calquer ces idĂ©es sur la profusion des images gĂ©antes, il y a peut-ĂŞtre toutefois, dans cette prĂ©sence du visage fĂ©minin accolĂ© Ă  un produit cosmĂ©tique, quelque chose de libĂ©rateur. Je me dis alors que, si tous ces regards creusent un vide dans le mien, ils gĂ©nèrent peut-ĂŞtre une tout autre sensation chez la femme roumaine. S'ils forgent, dans la place publique que je traverse, le silence de ces femmes, peut-ĂŞtre que pour la femme roumaine, ils emplissent cet espace d'une modalitĂ© de prĂ©sence fĂ©minine rafraĂ®chissante. Les images dissimulent un peu d'histoire tout en rĂ©vĂ©lant l'accès, voire l'excès, Ă  cette alternative dont parle Miroiu. Elles annoncent une femme moins travailleuse, cette femme qui a du temps pour s'occuper d'elle-mĂŞme. Celle qui a le droit Ă  la parure, celle-ci n'Ă©tant pas ressentie comme une prescription.

Si je ne vois presque plus les visages de Bucarest après quelques jours de ballade dans la ville, cela n'empĂŞche en rien que ceux-ci me regardent et que, malgrĂ© leur fixitĂ©, ils me poursuivent jusqu'Ă  MontrĂ©al. Car mĂŞme en relĂ©guant les images Ă  leurs prĂ©tendues Ă©vidence ou banalitĂ©, « […] la plus simple image n'est jamais simple, ni sage comme on le dit Ă©tourdiment des images 11 Â»

Notes

1Georges Didi-Huberman, Ce que nous voyons, ce qui nous regarde , Paris, Minuit, 1992, p.11.

2 Terry Gilliam (réalisation), Brazil , Grande-Bretagne,1985, 94 minutes.

3 Daniela Roberta Frumusani, « Le Deuxième sexe dans la sociĂ©tĂ© et les mĂ©dias. Production et interprĂ©taiton des messages mĂ©diatiques au QuĂ©bec et en roumanie Â», http://www.danielaroventafrumusani.ro/accueil.htm, ConsultĂ© le 5 fĂ©vrier 2008.

4 «  ONG lancĂ©e en 1992 comme centre de documentation et d'Ă©tudes fĂ©ministes: http://www.zenskestudie.edu.yu/wgsact/romania/ro-ana.html. Elle Ă©dite la Revue d'Ă©tudes fĂ©ministes AnALize, trimestrielle : http://www.anasaf.ro/romana/centrulana/editura/cop.html. Ana est le nom d'un personnage mythologique. EnterrĂ©e vivante dans la fondation d'un monastère, elle est la femme sacrifiĂ©e par excellence dont les fĂ©ministes revendiquent la reconnaissance et la libĂ©ration. Â» Explication tirĂ©e de : RĂ©alisĂ© et traduit par Iulia Hasdeu, «  E ntretien avec Mihaela Miroiu, fondatrice des Etudes Genre en Roumanie Â», Nouvelles Questions FĂ©ministes , Éditions Antipodes, volume 23/2 juin 2004, pages 88-96.

5Ibid.

6Ibid .

7Ibid.

8 Trossat Guylaine, « Les hommes ont privatisĂ©s la Roumanie Â» (Entretient avec Mihaela Miroiu), Journal Europa , Nantes, dĂ©cembre 2007.

9 Iulia Hasdeu, Ibid.

10 Daniela Roberta Frumusani, Ibid .

11 Georges Didi-Hubermann, Ibid . ,p.67