.dpi is an alternative platform for communication, that addresses issues involving women, new media and technological landscapes

Ce papier n'est pas moi :: Esther Guzman dite lolagouine

Chronique féministe

Genderpoo, par lolagouine
extrait du clip vidéo Genderpoo, par lolagouine

Ce papier n'est pas moi : mon passeport, mon permis de conduire, mes diplômes, attestations et autres papiers servant à m'identifier.

La contradiction : tandis qu'on accuse les groupes identitaires des ghettos créateurs d'étiquettes et qu'on prône la libre circulation de l'argent de la main de riches d'ici aux poches de riches d'ailleurs, les êtres humains sont mis dans des cases conceptuelles et enfermés dans des espaces géographiques définis par l'état et la société bien-pensante.

En effet, on se sert de plus en plus des papiers (en vrai papier mais aussi des papiers virtuels) pour enfermer les gens à tout jamais en leur imposant un nom, un sexe, et une nationalité (sans parler des oppressions qui peuvent découler des photos et descriptions physiques : race, taille, « handicaps », canons esthétiques).

À partir du moment où à ma naissance, quelqu'un qui n'est pas moi remplit ces cases me concernant (par exemple, mon sexe : masculin OU féminin), je suis, aux yeux des autres et de la société, ce que le papier dit que je suis, le papier précédant et influant ma propre construction identitaire.

Ce papier n'est pas moi, il est une textualisation violente de certaines des oppressions que la société exerce sur moi 1.

Sur le papier, la société hétéropatriarcale   détermine et fait passer le message de qui je suis : elle me racialise, me genrise, me donne un statut (le non-statut est un statut en soi).   Le papier, en disant que je suis une femme, me transforme en femme chaque fois que je le montre, peu importe mes désirs, mes apparences et mon choix de vie ; il montre des personnes comme des « minorités visibles » quand en réalité c'est la majorité de la planète. C'est pour cela qu'on peut dire que le papier est un outil performatif : il ne nomme pas une réalité existante en dehors de lui, il crée cette réalité en la nommant. Un exemple canadien : les procédures découlées de l'Indian Act. Le Gouvernement canadien mesure « l'indianité » des personnes en pourcentage. On peut être plus ou moins Indien si notre père est x% Indien et notre mère y% Indienne et notre grand-père z% Indien et…et…À la fin on fait le calcul correspondant, et si vous avez bel et bien plus de k% de sang indien reconnu, on vous donne votre carte d'Indien et vous avez droit aux programmes pour les Indiens qui servent à laver la conscience du gouvernement canadien. Si vous n'avez pas le pourcentage exigé, vous n'êtes point Indien, même si vous savez que vous l'êtes 2.

Avec les papiers on a deux possibilités :

- soit on a des papiers qui savent mieux que nous qui on est, comme les Indiens non reconnus ou comme les transexuelLES qui se font refuser leur changement de sexe sur les papiers.

- soit on n'a pas de papiers et alors on n'existe pas : on se noie dans l'indifférence totale dans des barques traversant vers l'Europe, dans des centres de détention à Laval.  

Celui/celle qui n'a pas de papiers n'existe pas, celui/celle avec la « mauvaise » nationalité et la « mauvaise » classe est tout de suite renvoyéE. Celui/celle qui s'auto-identifie en contradiction avec ses papiers (transgenres, transexuelLES et autres) est rappeléE à l'ordre par les autorités éducationnelles (faussement appelées éducatives), médicales et policières.

Les perversES, les sans-papiers, les non-blancHEs, et tousTES ceux/celles qui sont soumisES à l'ordre « male, pale and Yale » 3 qui régissent nos sociétés, nous tousTES, devons lutter contre cette construction monolinguistique 4 qui n'accepte pas des constructions autres, des savoirs autres, des langages autres, plus imaginatifs, plus locaux, plus autogérés, plus vrais car plus proches de nos expériences.

Mon papier préféré est mon passeport. Sur lui, mon sexe apparaît comme M-F (masculin-féminin). De quoi lire que je suis une trans MtoF (Male to Female) ou que je ne suis ni l'un ni l'autre, ni M ni F ou que je suis peut-être le tiret entre les deux. Un vrai passeport queer ou intersexe. C'est en se fondant sur mon cher passeport qu'Immigration Canada m'a catalogué comme « Mâle » sur ses banques de données. Permis de travail, sécurité sociale, assurance maladie… J'essaie de changer l'erreur (moi, ça m'est égal mais je sais qu'un jour quelqu'un va me poser des problèmes quelque part) et je vais aux bureaux pertinents. Je me présente ainsi devant les personnes en charge. Et je leur dis, « il y a une erreur sur mon permis de résidence ». Ils regardent mon passeport, ils me regardent moi avec mon look plus ou moins androgyne (ça dépend des jours). « Il n'y a pas d'erreur, c'est ce qui est marqué sur votre passeport ». Point final.

Mes connaissances trans et queer sont surprises et jalouses de ce changement gratuit, rapide et indolore de sexe sur mes papiers. Si le petit tiret sur mon passeport était source de questionnements autour de la reconnaissance des droits de personnes transgenres et transexuelles en Espagne (j'ai un passeport espagnol), mes papiers canadiens ne font que prouver l'illogisme blessant du système. Ayant obtenu ce changement pas hasard (ou ignorance), je n'ai pas eu à subir ce que des personnes trans ont à subir. Pour tout changement sur les papiers, de sexe, mais même de nom, l'individu est obligé de se justifier et de lutter pour se faire entendre.   N'oublions pas que le changement de sexe sur les papiers n'est point un caprice : il s'agît de la reconnaissance de la liberté de tout individu sur son choix de vie. Le droit d'être qui on est. Le refus de changer le sexe sur le papier des personnes transgenres ou transexueLES est un crime qui s'attaque tous les jours à la santé mentale et physique et au bien-être de la personne concernée.

Pour revenir à mon passeport. Ce n'est point ni un passeport queer ni un passeport intersexe. Mon M-F indique que je suis doublement cataloguée en tant que Mujer (femme en espagnol) et Femme (au cas où la M amène à des confusions). Or, dans la rue et dans les bureaux d'immigration, les confusions persistent. Au quotidien je me fais demander si je suis un homme ou une femme (les toilettes étant devenues un lieu d'inquisition constante). Mon passeport n'est pas d'une grande aide pour prouver que de toute façon je serai toujours dans les bonnes toilettes. Je ne peux pas me tromper car, moi, je sais qui je suis. C'est le système hétéropatriarcal qui crée des règles de jeu qui sont impossibles à ne pas briser. Car ce système, avec son manque d'imagination meurtrier et ses envies d'exclusion, ne tient pas compte des complexités, des différences, des nuances, des créations, du malléable, de ce qui est en développement.

Moi, je serai toujours dans les bonnes toilettes.

Subvertir, changer, modifier, jouer avec les signes, sont des tactiques multiples qui permettent de rendre visible l'aspect illogique, aléatoire, stupide et dangereux des classifications entre les êtres humains, et les hiérarchisations qui en découlent.

La subversion d'un système qui donne plus d'importance à des papiers qu'aux personnes est nécessaire, car ce qui se cache derrière ces feuilles ce sont des systèmes politiques de contrôle et d'oppression. Si la destruction du système n'est pas pour demain, la subversion est présente   ici et maintenant pour chaque personne qui habite un pays qui ne veut pas d'eux, qui revendique une diversité d'origines et de couleurs, qui s'identifie à un autre ou à aucun genre, qui invente leur propre langage, qui travaille en traduisant, superposant, tricotant tous ces langages ensemble.

La société se heurte au fait indéniable qu'on respire, qu'on vit et qu'on choisit sa propre existence. Qu'on vit   au de-là de ses murs, aux frontières, et que c'est dans les frontières qu'on apprend à résister au système monolithique, en lui opposant une multitude de réalités et de langues qui s'entremêlent entre elles 5.

Genderpoo, par lolagouine
Genderpoo, par lolagouine
extraits du clip vidéo Genderpoo, par lolagouine

Clip vidéo Genderpoo, par lolagouine  :
http://www.youtube.com/results?search_query=genderpoo&search=Search

Notes

1  Appropriation personnelle de l'analyse, à partir des textes d'Edward Said, de   Quentin Kayne “The Indian Act is the historical construct of bureaucrats and academics to reflect colonizing norms and ensure European supremacy through (violent) textualization.”   ( Postcolonialism and First Nations in Canada http://www.athabascau.ca/courses/engl/423/archive/kayne_postcolonialism.html)

2 Bien que d'habitude j'utilise le terme « Autochtone » ou « First Nations » , j'ai voulu reprendre le terme « Indien » tel qui apparaît sur les « Indian Card » que j'ai pu avoir entre mes mains. C'est à noter que certains services québécois ont changé le terme « Indien » pour  « Autochtone » dans leurs formulaires. On se demande quand on va aussi changer la situation d'exploitation et génocide actuelle.

3 Je n'ai pas trouvé l'origine exacte de cette formule, mais elle est souvent associée à des auteures féministes et/ou queer post-colonialistes et de l'intersection comme Gloria Andalzua, bell hooks et Barbara Christian.

4 À partir du texte   Saberes Vampiros par Beatriz Preciado (en français: http://www.hartza.com/vampires.htm)

5 À propos de cette notion de frontière,   Gloria Andalzua a beaucoup traité ce sujet dans tous ses textes, mais spécialement dans La frontera/Borderlands.

Biographie

Esther Guzman dite lolagouine : illustratrice et graphiste queer et féministe, je travaille pour de différents groupes et publications militantes tels que Shameless et PowerCamp. En même temps, je suis très présente dans la scène de zines (petites publications autogérées et indépendantes) queer et féministe en produisant depuis des années mon zine « Il pleut des gouines » (ilpleutdesgouines.blogspot.com), distribuant plus d'une centaine d'autres zines et en offrant des ateliers autour des questions queer et féministes et des techniques d'auto-édition.   De nationalité espagnole, j'essaie d'avoir mes papiers pour rester à Montréal. Mon pseudonyme, lolagouine , fait référence à mon origine culturelle et à mon militantisme queer .