Résis-temps :: Par Emilie Houssa
Le numéro 16 de .dpi ouvre le cycle thématique des trois prochains numéros : la résistance. Résistance a une signification riche et complexe qu'il importe, plus que jamais aujourd'hui, de rappeler. La résistance c'est d'abord une force qui s'oppose au mouvement, un refus d'agir, mais c'est aussi une réaction, une défense, bref un combat… une action. Résister peut être vu comme une action critique mais c'est aussi une posture, un état d'esprit qui va s'inscrire contre un mouvement, une norme. Résister revient à se positionner. Cette position prise dans l'espace, le temps et/ou le mouvement repose sur une volonté et cette volonté, cette décision, est elle-même performative. Résister c'est s'engager pour ou contre, un engagement qui affirme notre individualité, notre liberté face aux flux, aux pouvoirs, aux idées. Dans cette définition l'art devient un moyen d'action, un acte de résistance, qu'il s'agisse de résister pour une idée, un idéal : l'art devient alors un moyen de communication, un véhicule, ou qu'il s'agisse de résister contre un pouvoir, un état de fait : l'art devient alors un moyen de contestation.
La résistance en mots, en actes ou en images se décline, dans notre imaginaire collectif actuel, sous de multiples formes. L'art résistant devient ainsi le moyen de ne pas laisser passer (ce qu'a fait Carole Roussopoulos dans l'ensemble de ses documentaires), de se poser la question du pourquoi (comme avec Madone de Bentahla de Philippe Convert, 2001-2002) ou, plus radicalement, du que faire (je pense ici par exemple à British sound que Jean-Luc Godard réalise en 1969). L'art résistant c'est aussi le moyen de montrer que « un autre monde est possible » (pour reprendre le titre du film collectif sur le G8 de Gênes de 2001 : Un altro mondo è possibile ), qu'un autre monde existe (comme avec Violencia d'Andres Yepes, 2001). L'art résistant c'est faire, à la manière de Martha Rosler avec ses photomontages Bringing the war home en 1967 ou Bringing the war home, House Beautiful en 2004, entrer une image au sein d'un monde saturé de « visuels », c'est faire entrer un temps, du temps, une mémoire, une mémoire obstinée , (en référence au film de Patricio Guzman Chili, la mémoire obstinée sorti en 1997 ) pour résister à une mémoire interdite à un oubli forcé, à un flux constant. L'art devient alors résis-temps.
Résis-temps, résistant, résistance au temps, à une mémoire imposée, à un oubli quotidien, orchestré par une surproduction de « traces ». On résiste contre un système, on résiste pour une idée, un idéal, mais face au temps, comment résiste-t-on ? L'art résistant est plastique, poétique, politique parce qu'il inscrit un temps de réflexion dans l'univers du direct et de l'instantané. Au cinéma, des films vont ainsi chercher à inscrire des images oubliées ou invisibles dans l'inconscient collectif. L'art résis-temps, c'est alors ne pas laisser l'oubli s'imposer en mettant des images sur une mémoire interdite. Dans l'art vidéo, certaines œuvres vont, quant à elles, mettre à l'épreuve les spectateurs en effaçant toute référence temporelle, telle que la narration, ou tout repère chronologique pour imposer un temps cyclique d'images et de sons qui se répètent dans l'infini que permet la vidéo (l'exemple radical ici c'est peut-être 24 Hour Psycho installation vidéo de Douglas Gordon réalisée en 1993 dans laquelle l'artiste refilme le célèbre Psycho d'Alfred Hitchcock pour le faire durer 24 heures). L'art résis-temps c'est alors proposer un temps sans fond, c'est ouvrir la porte à un impossible saisissement. L'art résis-temps devient aussi le moyen de sortir du flux comme ce que proposent de nombreuses œuvres hypermédiatiques prônant la lenteur ou le laisser-aller à travers l'espace rhizomique pour mieux accuser le flux constant qui modèle notre consommation du Web, mais aussi, plus généralement, notre manière d'être au monde.
Dans ce numéro 16 de .dpi , nous vous proposons ainsi de prendre le temps, un temps de lutte, de mémoire, d'action, un temps critique aussi pour que se forme au fil des textes et des liens un espace résis-temps. Trois grands temps semblent ainsi se dessiner pour constituer cet espace : un temps mémoriel, un temps d'arrêt et un temps critique.
Temps mémoriel
Avec l'article de Marie-Laure Allain Bonilla « Inscription de mémoires, l'œuvre de Lamia Joreige entre poétique et documentaire », nous suivrons le parcours de la plasticienne et vidéaste libanaise Lamia Joreige pour repenser l'acte documentaire entre poésie et traces dans l'histoire libanaise.
Avec son article « Entretien avec Jackie Buet », Aude Crispel nous met en lumière les propos de Jackie Buet, une résistante active dont la lutte présente est la mémoire du féminisme. Jackie Buet, directrice du Festival International de Films de Femmes à Créteil 1 (France), reprend pour nous l'histoire du féminisme, de ses images et de ses actions passées et en devenir.
Temps d'arrêt
Avec son article « Résis-temps : la résistance au temps des œuvres numériques grâce à l'utilisation des formats ouverts et des logiciels libres » Anne Laforet chercher à réfléchir les possibilités et les enjeux de la pérennisation des œuvres d'art numérique grâce aux logiciels libres et aux formats ouverts. Un temps d'arrêt donc dans ce flux créatif pour tenter de réfléchir la visibilité et le partage des œuvres de demain.
Avec la chronique « Dans l'atelier », intitulée cette fois-ci « Une chambre à soi », nous suivons la réalisatrice française Johanna Vaude dans son atelier/salon pour reprendre les possibilités qu'ouvre le cinéma expérimental en décomposant l'image et l'acte cinématographique. Un temps d'arrêt sur une réalisation Impressions (2009), pour penser l'acte même de réaliser (rendre réelles) des images.
Temps critique
Avec « Le sort du monde », Albertine Bouquet nous propose une première chronique Albertine (début d'une longue série) qui s'offre comme un temps et un espace de réaction, de résistance à une pensée unique et politiquement correcte sur des événements ou des idées d'actualité. La chronique Albertine de ce numéro s'attache à repenser l'œuvre de Nelly Arcan pour, si ce n'est dépasser, tout au moins remettre en question les lectures qui y ont été plaquées à la suite de sa mort le 24 septembre 2009.
Enfin, avec sa chronique « elles@centrepompidou » : la toute première fois », Maxime Philippe revient de façon critique sur son expérience de visite de l'exposition elles@centrepompidou pour tenter de comprendre en quoi cette exposition ouvre « un regard nouveau sur l'histoire de l'art moderne et contemporain » 2 et en quoi cette affirmation peut poser problème.
Pour terminer, nous serons tristement d'actualité en dédiant ce numéro à Carole Roussopoulos. Carole Roussopoulos, « géante du documentaire politique » comme l'a décrite Nicole Brenez, est décédée le 22 octobre 2009. A la suite des sites de Films de femmes ou de Indymedia nous rendons hommage à son art résis-temps.
1 Festival qui se tiendra du 2 au 11 avril 2010.
2 Exergue du site de l'exposition : http://www.ina.fr/fresques/elles-centrepompidou/Html/PrincipaleAccueil.php
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Dans ce numéro | In this edition
Éditorial
Articles
Chroniques
Affiches conçues par
Karine Saporta,
Festival International de Films
de Femmes à Créteil
Production
Rédactrice en chef no 16
Emilie Houssa
Directrice générale, Studio XX:
Paulina Abarca-Cantin
Comité de rédaction :
Julie Boulanger
Marianne Cloutier
Aude Crispel
Émilie Houssa
Sophie Le-Phat Ho
Amélie Paquet
Tania Perlini
Myriam Yates
Articles
Marie-Laure Allain-Bonilla
Aude Crispel
Anne Laforet
Chroniques
Emilie Houssa
Albertine Bouquet
Maxime Philippe
Traduction :
Ellen Warkentin
Relecture
Julie Boulanger
Marianne Cloutier
Aude Crispel
Sophie le Phat-Ho
Amélie Paquet
Émilie Houssa
Bannière
Sarah Brown, 2009
Documentation
Émilie Houssa
Montage vidéo
Sara Tizhouch
Webmestre
Stéphanie Lagueux
Design Web
Stéphanie Lagueux
